© 2023 by Name of Site. Proudly created with Wix.com

August 9, 2019

Please reload

Posts Récents

La tête dans les nuages

August 28, 2019

1/10
Please reload

Posts à l'affiche

Farsi ou Azéri, chronique d'un retour en Iran

September 24, 2017

Nous voici enfin de retour en Iran. Nous avions foulé les terres persanes il y a de ça trois ans, et nous étions tombés sous le charme du pays. Nous nous faisions une joie d’entendre à nouveau les sonorités du Farsi, d’admirer les mosaïques aux milles bleus des mosquées, d’errer nonchalamment dans les bazars animés, de croiser au détour d’un chemin une tisserande tassant le fil de trame à l’aide d’un peigne épais. Et nous étions terriblement impatients de goûter à nouveau à l’inégalable hospitalité iranienne! Dès la frontière, nos attentes se confirmeront. Nous la traverserons avec une aisance de rois. Les « welcome to Iran » pleuvront à foison, et déjà le Farsi d’Hugo reprendra du terrain. Notre arrêt au restaurant qui ne devait durer qu’une petite heure s’éternisera. Parce que les questions qui deviendront quotidiennes se multiplieront, mais surtout parce que nous nous apercevrons que notre bulle de toit a elle décidé de s’arrêter là. Un Pépère crissant sous le verre, et des matelas souillés par la pluie arménienne. On nous offrira l’hospitalité pour la nuit, déjà. 

Nous foncerons vers Tabriz, bien décidés à expédier rapidement ce qui ne devait être qu’un petit contretemps. C’était sans compter sur la temporalité persane, que seuls ceux qui ont déjà mis un orteil dans le pays seront en capacité de saisir… Nous retrouverons la ville comme nous l’avions laissée. Seul le nombre de touristes aura augmenté. La levée des sanctions internationales contre le pays voilà 2 ans aura certainement rassuré plus d’un baroudeur. Il fallait juste n’avoir aucune frayeur: l’Iran est le pays le plus amical et rassurant que nous ayons traversé.

Nous nous mettrons vite à la recherche d’un sacré personnage, rencontré lors de notre dernier passage. Said était alors en charge de la restauration de la mosquée bleue, et nous avait invité à partager son foyer en entendant parler français. Le premier jour, nous ferons chou blanc. Le deuxième tout pareil. Le troisième bingo.

Et puis enfin. Said n’a pas changé. Lui aussi nous le retrouverons comme nous l’avions laissé. Attablé devant un rouleau de papier sur lequel sont griffonnés des caractères Koufiques, un ancêtre de l’écriture arabe, il est aujourd’hui responsable de la division préhistorique du musée d’Azerbaidjan. Parce que oui, ici, beaucoup sont azéris. On parle azéri, on chante azéri, on mange azéri. Tabriz est un magnifique patchwork de cultures, de langues et de croyances. La ville est une passerelle animée entre ses voisins et son propre pays. Chacun est azéri avant d’être iranien, mais tout de même iranien avant d’être azéri. L’air dubitatif de Said en nous voyant débarquer ne nous étonne guère: nous avions nous-même vainement tenté de faire resurgir à la surface de nos mémoires défaillantes les traits de son visage. Le Farsi d’Hugo a encore une forte sonorité afghane, vestige de ses années en terre hostile, de l’autre côté de la frontière. Il le prendra pour un étudiant kurde. De moi, il n’aura aucun souvenir. Il demandera à Hugo, un brin farceur, si c’était bien la même bonne femme la dernière fois. Pince sans rire, de petits yeux fins expressifs et souriant , une barbichette grattée à la moindre hésitation sur un mot en anglais, et un ventre témoignant de son amour pour la nourriture. Nous retrouverons sa femme et son doux foyer pour une nuit. Sans grande surprise, les plats seront cette fois encore succulents.

 

Le français de Forough sera d’abord hésitant, mais elle ressortira bien vite ses vieux cahiers de jeune fille. Nous serons leurs enfants pour cet instant magique. Un couple d’iraniens atypiques, bercés par la culture, la musique et les souvenirs d’avant la révolution. Un amour sans faille les unit encore aujourd’hui, un amour palpable, un amour de jeunes premiers, un amour qui laisse songeur. Said nous contera cette fois encore des bribes de sa prime jeunesse, et sur l’insistance d’Hugo, ressortira son tambour et nous emportera bien loin de sa voix forte et posée. C’est avec ce même tambour qu’il avait séduit Forough quand l’époque permettait à tous de jouer, danser et fredonner. Il chantera donc en Azéri et en Farsi, ses petits yeux fiers de pouvoir partager avec nous ce qui fut une période marquante de sa vie. Un de ces instants qui prennent aux tripes.  Un de ces instants qui se grave sur la bande de nos mémoires à l'encre indélébile. Un de ces instants qui resurgira quand les batteries seront à plat. Et finalement un de ces instants qui gomment définitivement toute tergiversation sur le pourquoi du voyage.

 

Nous voudrions rester longtemps ici, d’autant qu’Arash, leur fils, se marie prochainement. Arash, un personnage tout aussi particulier que nous avions retrouvé à Paris. Mais le toit ouvrant béant se rappelle à notre bon souvenir et nous foncerons de bon matin chez Ali. C’est le commencement de ce que nous appellerons la persistance iranienne. Ali est un grand bonhomme tout sec et son visage n’est pas sans rappeler celui des fresques de Persepolis. Une petite moustache azéri et une calvitie prononcée allonge encore plus l’ovale de sa tête. Ali nous conduira chez lui, où la petite famille attendait patiemment notre venue, depuis le coup de fil passé près de la frontière. Sa femme ne sortira pas une seule fois de tout notre séjour: elle restera cloîtrée pour s’occuper de son fils de 5 mois, secondée par sa fille de 13 ans, une parfaite mini femme au foyer. Je souhaitais voler quelques instants de vie d’une femme iranienne traditionnelle. Pour faire voler en éclats certains préjugés. J’en deviendrai la petite prisonnière. 

Ali, grand amateur de off-road, propriétaire d’un Nissan Patrol sans âge, se fera un devoir de nous aider. Et c’est bien là le problème. En compagnie d’Hugo, il arpentera toute la ville pour trouver le graal. J’attendrai sagement à la maison: je suis une femme, qui plus est une invitée. Mes droits se limiteront dès lors à dormir et engloutir tout ce qu’on me tend.  Finalement, Hugo et Ali reviendront bredouilles. On aurait pû s’arrêter la. D’autant que le sac plastique de fortune recouvrant le trou béant de notre toit arborait une publicité sacrément appropriée ici: une jolie bouteille de vodka d’un duty free géorgien. Nous brillons définitivement par notre intelligence… 

Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons désormais plus repartir comme ça. Ali nous dénichera un vitrier de dessous les fagots pour nous réaliser une petite prouesse sur mesure. De vitrier il ne devait avoir que le nom. Il reviendra le lendemain avec une vitre de plexy exempte de trous pour fixer les vis et dont la forme sera un vague rappel de l’original. Il reprendra nonchalamment des mesures et dira revenir 1h plus tard. Quand à moi, j’observerai les opérations depuis l’étage, tentant vainement de refuser qu’on me gave comme une oie. L’heure tournera, le soleil tirera sa révérence , et la vitre ne reviendra pas. Elle pointera son nez pour quelques minutes, le temps de vérifier que nous sommes encore bien loin du résultat escompté.

Hugo se joindra à moi pour subir le gavage. Je craque. Je n’ai pas mis les pieds dehors depuis quelques jours, mon ventre hurle au trop plein et je rêve d’une cigarette. Le petit ange posté sur mon épaule me jette un regard noir: il aurait été judicieux de se désintoxiquer avant le départ... Devant l’apparition de larmes de crocodiles, Hugo leur dira que ma maman me manque. Elle a bon dos la maman tiens… L’hospitalité iranienne peut aussi avoir ses travers et nous l’apprendrons bien vite à nos dépens. On me gavera à nouveau pour le repas du soir: mange petite chétive, c’est bien là le seul remède contre le manque! Je souris en serrant les dents, imaginant le coup de genou que mon doux compagnon mérite largement. 

Le lendemain, la vitre reviendra. Ah ben non toujours pas! On notera l’amélioration, certes, mais pas l’exactitude. Je descendrai cette fois de mon donjon, quelque peu excédée. Notre vitrier de fortune tentera d’améliorer sa prouesse à l’aide d’une disqueuse, mais parviendra juste à rendre opaque ce qui était transparent. Un semblant de vitre à la découpe de sagouin ornera désormais notre toit pour la suite du voyage. Pour l’étanchéité nous attendrons la pluie. L’imposteur vitrier nous demandera le prix de 3 vitres, nous portant responsable de son incompétence. Après près d’une semaine d’attente, nous pouvons aisément sortir grands vainqueurs au jeu de la patience. Il le comprendra à ses dépens. Avant de s’enfuir, Hugo ne pourra pas refuser le verre de whisky bon marché agrémenté de Fanta qu’Ali lui offrira: elles sont bien loin les distilleries d’isley, hein mon chéri! Je ne l’aiderai pas à refuser le verre, trouvant ici l’occasion rêvée pour lui rendre la pareille. Usés par cette petite semaine occupée par un problème qui aurait pu se régler en une demie journée, nous foncerons vers la capitale, bien décidés à profiter enfin du pays. Parce que de Tabriz nous n’avons finalement pas vu grand chose... Nous ne savons pas encore que cette péripétie ne sera que la première d’une liste bien trop longue. Et que le syndrome de la persistance iranienne n’en est qu’à ses prémices…

 

 

Tags:

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Retrouvez-nous
Please reload

Rechercher par Tags