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Toujours plus haut, toujours plus froid

December 7, 2017

Quitter l’Afghanistan sans avoir pu y poser le pied ne sera pas chose aisée. Mais quitter la rivière-frontière nous permettra de changer d’atmosphère. Dès lors, les paysages se transforment: nous sommes désormais sur le haut plateau de la Pamir, à pas moins de 4000m d’altitude constante. Les températures chuteront pour s’installer confortablement dans les négatives. On pensait avoir eu froid, on apprendra à avoir très froid. Le temps du gel fera son apparition. Au moment de se coucher, et malgré l’efficace combo pierre/chaussettes/collants, il nous faudra être attentifs à ne rien laisser traîner. Tout ce qui restera dehors s’en trouvera gelé au petit matin. Et finalement, tout ce qui restera dedans aussi.

 

Nous dirons adieu à notre système hydraulique sous peine de faire exploser les tuyaux gelés. Ça nous fait une belle jambe d’avoir de l’eau à 90 degrés dans le chauffe-eau ! Les bidons deviendront des bacs à glaçons géants, et nous réussiront à fossiliser plus d’une mouche dans l’eau stagnante. Les vêtements oubliés le temps d’une nuit deviendront carton, les chaussures des chaussons de verre, sans qu’aucune Cendrillon ne vienne briser la glace. Nous ne tenterons même plus d’allumer le chauffage: il mange du gasoil, et ici le gasoil n’est plus très comestible. Nous ne voudrions pas le rendre plus syndicaliste qu’il ne l’est déjà...

Les paysages aussi respireront le froid et le gel et se videront de tout végétaux. Les cimes se couvriront de neige jusqu’à emplir les bas cotés. Trouver du bois sera de plus en plus ardu et nous l’utiliserons avec parcimonie. Les bouses deviendront alors un combustible de choix: dès l’arrivée au bivouac, Christophe ira vaillamment à la pêche aux excréments comme il partait avant à la pêche à la truite. Ici, comme dans de nombreux pays où le combustible se fait rare, la bouse mélangée à la paille permet d’alimenter le feu durant les longs hivers et les paysans la collecte comme d’autres le feraient avec le pétrole. Pour nous, elle maintiendra le feu avec une excellente vivacité. Seule l’odeur âcre, savant mélange d’herbe séchée et souvenirs d’étable aurait pu ternir le tableau. Mais elle se mêlera en réalité parfaitement à nos propres fumets corporels, résultats de douches datant du siècle dernier. Quand le froid t’enveloppera, de saleté et de crasse tu te protégeras. Célèbre dicton pamiri inventé depuis lors.

 

 

Ce sera aussi le temps des yaks. Un matin. Alors qu’Hugo, Simon et Jordan partiront faire les alpinistes sur un sommet beaucoup plus ambitieux que prévu, Camille, Christophe et moi-même verront apparaître une bête sortie tout droit d’un roman fantastique. La taille d’une vache, la pelure d’une chèvre et la queue d’un cheval. Mais qu’est-ce donc que cet animal hurluberlu qui se déplace avec l’aisance d’un chien? Ce sera notre première rencontre du troisième yak. Ses compères en troupeau deviendront nos voisins de route et c’est un Hugo bien moqueur qui me rappellera que c’est moi la campagnarde quand je lui demanderai le nom de cet étrange bovidé. À la fois, on ne trouve pas des yaks à tous les coins de champs en Dordogne Môsieur l’ethnologue.

Le désert du plateau gagnera également les villes. Si tant est qu’on puisse les qualifier de villes. Il s’agira plutôt de bourgades de haute montagne se raréfiant au gré des kilomètres et se préparant pour l’hiver. Plus bas, les scènes des dernières faux, du battage à l’aide de bœufs, des tas de branchages et bûches de bois, des moindres minutes passées au soleil tant qu’il réchauffait encore humait déjà bien l’hiver au tison. Ici, c’est à un hiver encore plus rude qu’on se prépare. Le bois, il a fallu aller le chercher dans les vallées plus verdoyantes en contrebas. Le foin, on l’a remplacé par les quelques herbes rougeâtres qui tiennent plus du buisson épineux que des céréales pour les bêtes. Le soleil ne chauffe plus depuis bientôt un mois. Nos réserves de nourriture s’épuiseront elles aussi, mais autant dire que trouver de quoi subsister dans les épiceries du coin relèvera du miracle. Il y aurait bien quelques œufs et un peu de riz, mais le temps des légumes est révolu. Nous mangerons de la patate. Et nous aimons ça. En purée, à la poêle ou au coin du feu, nous tenterons de la sublimer un peu plus à chaque lueur de la nuit. 

La dernière grande ville avant le point culminant de la route nous apparaîtra bien misérable: Murghab se veut être une des grandes étapes de la M41, mais à cette époque du tournant de l’hiver, elle n’a plus grand chose à offrir au voyageur affamé. Plus haute ville du pays, sise à 3600 mètres d’altitude, excusez nous du peu, elle compte à peine 4000 habitants. La pauvreté de l’endroit nous sautera aux yeux. Le marché local est un amas de conteneurs bien vides, pendant que la boucherie compte quelques 3 cuissots dans une yourte décrépie. Notre salut viendra de la fromagerie locale: du yaourt fermier pour remettre les organismes en état, du fromage frais sorti du pis de l’oveille et du krut à ne plus savoir qu’en faire (le krut est un fromage de brebis asséché au possible que l’on vend ici sous forme de petites boules. On le grignote tel un hamster au risque de se casser un chicot, ou on le trempe plusieurs heures dans l’eau chaude pour en faire une sauce). Ici, on ne parle déjà plus tadjik. Le Pamiri et ses dialectes ont pris possession des lieux. Nous sommes en terre du haut Badakhshan, une province quasi autonome qui vit selon ses propres standards. L’habillement s’en ressent: les hommes ne portent plus la casquette ou le béret, mais sont affublés d’un chapeau pointu en feutre blanc que nous retrouverons au Kirghizistan. Parce qu’ici, la majorité de la population est kirghize. Avec leurs faciès aux yeux bridés et quasi imberbes, les turco-mongols que sont les habitants de la petite ville marquent un vrai tournant avec les persans barbus que sont les afghans et les tadjiks de l’ouest. Nous mettons les pieds en Asie assurément. Nous y tenterons un crochet par l’hôpital du coin pour soigner la dent de Simon. L’endroit a été financé par la coopération japonaise, qui comme bien souvent dans ce genre de projet de développement, s’en est allée un peu vite. En éludant un élément de taille. Comment faire fonctionner un cabinet dentaire aux machines flambant neuves sans électricité? Nous leur proposerons bien d’utiliser celle des batteries de nos bolides, mais ils refuseront. Le pauvre restera avec sa douleur sous la dent, triste de n’avoir pu s’octroyer le chicot d’or de la Pamir.

 

 

 

 

Nous longerons sur une partie de cette portion une clôture de barbelés à l’état plus que douteux: Pépère la traverserait aisément par endroits. Renseignements pris, il s’agit en réalité de vestiges de l’ère soviétique, époque où le géant de glace contrôlait avec zèle ses frontières: sur notre GPS elles se trouvent à pas moins de 50kms. Un no mans Land pour une armée de yaks en somme...

Viendra enfin le graal pour tout voyageur à l’assaut de la région: la fameuse Ak Baikal Pass, une des plus hautes au monde. La fameuse qui se dispute la marche du podium avec ses voisines asiatiques. Pépère nous étonnera en ne montrant pas un seul signe de faiblesse pendant l’ascension. On la chérira bien notre bête. Pas un matin il ne toussotera ou s’époumonera. La montagne l’a conquis lui aussi et il nous en remercie. À 4654m, il nous fera son plus beau sourire, fier d’y être lui aussi parvenu. A la fois, sans lui, nous serions encore en train de cracher nos poumons bien loin d’ici. Le Matt’roll sera lui plus sensible aux grands froids: il lui faudra souvent une bonne demi-heure pour démarrer, refusant de cracher son gasoil ou le crachant par le mauvais trou... Sortir nos rugbyman du bourbier deviendra monnaie courante (j'exagère un chouya, mais on leur doit bien ça)!

 

 

La clique française se mettra en tête de dépasser les 5000 mètres d’altitude. Ils partiront tous au petit matin à l’ascension d’un sommet proche de notre bivouac, avec quelques 900 mètres de dénivelé à plus de 4000m. Je resterai sagement près des papates à les attendre. Je ne me sens pas de gravir un tel sommet à cette altitude. Ils reviendront tous vainqueurs, fiers et congelés. Une bien belle brochette de yaks en devenir que voilà!

Notre dernière nuit au Tajikistan offrira encore des merveilles. Le lac Karakul perché sur la fin du plateau pamiri promettra des alentours spectaculaires. Les cimes se fondront dans les eaux étrangement salées, et toute l’atmosphère se revêtira d’un filtre azur transi de froid. Au petit matin, nous nous octroierons le plaisir d’un petit ménage d’automne, le temps que matelas, draps et toit dégèlent. Nous dirons au revoir tristement au paradis tadjik, après avoir franchi une des frontières les plus enneigées qu’il nous ait donné de voir, où les cabanes des douaniers kirghiz se couvrent de gel sur la Kyzyl Art Pass à 4300 m d’altitude. Quitter le paradis bleu par le paradis blanc...

 

 

 

 

 

La Pamir était un rêve pour Hugo, elle en est devenu un exaucé pour moi. Certes, nous avons eu froid, nous avons même eu plutôt très froid, mais nous avons entrepris de tester certaines de nos limites. Pas un jour n’a épargné les nerfs, en cause les routes et les corps tentant de résister aux températures ennemies. Mais pas un jour n’a été marqué par le doute: près de 1500 kms sur un des toits du Monde, à côtoyer des populations dont la débrouillardise n’a pas d’égal dans la rudesse approchante de l’hiver, à découvrir des paysages à te décrocher la mâchoire à chaque virage, à tester encore et toujours la profonde humanité tadjik et l’hospitalité persane. Et peut-être pour la première fois du voyage, se sentir bien minuscule face à l’immensité de Dame nature. Un gros coup de cœur en somme... Courrez-y sans hésiter! Attendez juste que l’hiver se retire dans ses pénates...

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