© 2023 by Name of Site. Proudly created with Wix.com

August 9, 2019

Please reload

Posts Récents

La tête dans les nuages

August 28, 2019

1/10
Please reload

Posts à l'affiche

Il était une fois le Xinjiang

January 3, 2018

 

Digérer la Chine revient à digérer un plat un peu trop roboratif, qu’on aurait certes apprécié, mais qui laisserait une sensation oscillant entre le trop plein et le désir d’y regoûter. La Chine ce fut ça pour nous, et les 2 mois qui nous séparent désormais de son entrée ont été autant de réflexions et de questionnements sur ce que nous avions vraiment vu et ressenti. Une période de jachère dans l’écriture mue par le désir de recracher plus sereinement ce que nous avions englouti comme des gorets. D’où notre retard notable dans les récits du périple...

Et l’Empire du Milieu, nous l’avons abordé par le Xinjiang. Province fort méconnue située à l’extrême occident du pays, elle n’en est pas moins intrigante. Et terriblement étrange pour les occidentaux épris de libertés que nous sommes. 

Du Xinjiang, nous pourrions vous vanter les premiers pas à Kashgar, la porte de la route de la Soie en Chine, d’où convergent les 2 itinéraires ancestraux de la voie commerciale, par le nord et par le sud du désert du Taklamakan. Une porte d’entrée où bergers kirghizes, paysans tadjiks, nomades ouïghours de plusieurs générations côtoyaient les prémices de la Chine. Une ville haute en couleur, celle du fameux marché aux chameaux où les ruelles étroites se paraient de végétaux et de fleurs multicolores, où les maisons en torchis s’habillaient de bois finement sculpté sur l’embrasure des portes et fenêtres, où les artisans s’échinaient à même la rue pour réparer chaussures et selles de cavaliers, construire meubles et poteries. Aujourd’hui, la nouvelle ville chinoise s’est imposée comme une lame de couteau tranchante dans la vie trépidante de la cité musulmane, et ce qu’il reste semble persister comme autant de souvenirs que l’on garderait précieusement sous verre dans un musée, un souvenir inaliénable dont on ne pourrait plus saisir l’existence réelle. Peu de chinois dans ces ruelles, si ce n’est ceux flanqués d’un appareil photo, s’escrimant sans vergogne à enfermer dans leur boîte noire le moindre centimètre carré de ce qui ne sera peut-être plus qu’image jaunie et édulcorée dans quelques années. Déjà, la Chine (celle des Hans) est prégnante, et elle le rappelle à coup de "Bank of China" et "China Telecom" en une enfilade de pavés architecturaux blancs et sans âme. Pour nous, Kashgar marquera aussi le début de nos aventures routières: chacun se verra affublé d’un permis de conduire chinois, pendant que Pépère aura carrément une nouvelle identité ("POO", soit "caca" en anglais, on vous laisse apprécier l'humour chinois...).

Du Xinjiang, nous pourrions vous parler de ce premier accident, avec ce malheureux Harty, notre motard allemand, renversé par un véhicule sur l’autoroute. Plus de peur que de mal, mais un certain sentiment d’insécurité habitera nos motards désormais. Un accident somme toute banal, mais classé avec un flegme chinois que nous observerons les yeux écarquillés, l’air dubitatif. Harty, déjà usé par les paperasses, sera le protagoniste principal d’un film dont il aurait préféré être spectateur. Journalistes locaux à l’affut, public de rigueur, il devra signer devant tous un ultime papelard vantant la parfaite maitrise de cet incident sans accroc mené à la baguette par les forces de l’ordre. Et comme les voies express sont théoriquement refusées aux deux roues, c’est avec une attention renforcée qu’ils devront donc s’aventurer sur le réseau. Être pilote n’est pas évident dans un pays où chacun fait ses armes à 20kms/h en file indienne, warning en action, mais c’est un enfer pour nos bikers. Il leur faudra ruser jusque dans le remplissage en carburant des bolides. Interdis de stations essence dans la province, ils termineront bien souvent théières à la main, déversant un thé aux effluves enivrantes dans leur réservoirs assoiffés. 

Du Xinjiang, nous pourrions vous rappeler que Hotan (ou Khotan dans la littérature classique) était un trésor de libertés et d'ouverture des mœurs, où les femmes montaient à cheval et portaient fièrement le pantalon, pendant que le jade faisait la richesse de la cité et que sa renommé courait jusqu’à Xi’An où elle avait les faveurs de l’Empereur. Une pierre millénaire dont les reflets vert et blanc rappellent à tout un chacun l’identité du pays. Aujourd’hui, nous vous dirions que Hotan la majestueuse s’est éteinte il y a fort longtemps et qu’elle ressemble à s’y méprendre à toutes les villes chinoises, quadrillée dans un alignement d’hôtels plus ou moins cossus, d’échoppes de nouilles, de néons clignotants et entêtants, de circulation folle. Nous vous dirions aussi qu’elle résiste encore et toujours, se proclamant le dernier bastion des ouïghours, depuis que Kashgar s’en est allée aux mains ennemies.

Du Xinjiang, nous pourrions vous conter les immensités du Taklamakan, ce désert qui a vu périr bon nombre de caravanes sous les tempêtes réputées fort ardues. Un désert dont le nom se traduit par « le pays dont on ne revient pas » en langue ouïghoure. Un désert qui a abrité bon nombre de nomades, qui a vu transité des milliers de peuples venus jusque là pour vendre leurs trésors perchés sur des chameaux éreintés. Un désert de toutes les couleurs, de toutes les origines, de toutes les langues. Aujourd’hui, on vous raconterait surtout cette route parfaitement asphaltée, droite et rigoureuse, ponctuée de stations essences à intervalles réguliers, de poteaux électriques qui la jalonnent pour rappeler le développement express du pays, de champs incroyables de panneaux solaires qui se dressent fièrement comme autant de miroirs défiant le ciel et tout oiseau mal avisé qui se frotteraient vaillamment à leurs puissances.

Du Xinjiang, nous pourrions vous parler de Kucha, cette ville sans charme où Pépère s’est vu opéré par Bernhard, notre compagnon autrichien, merveilleux soudeur, qui lui a permis de reprendre la route avec autant d’ardeur qu’un Def en est capable, après avoir tremblé gentiment, tressauté violemment pour finalement devenir hors de contrôle des jours durant - en fait notre "tirant de barre Panhard" s'était rompu, que celui qui connais cette pièce lève le doigt.

Du Xinjiang, nous pourrions nous arrêter quelques instants sur Turfan, ce bassin aux confins du Taklamakan, sis 150m au dessous du niveau de la mer, où les ruelles étroites tendent à nous rappeler que la Chine a aussi eu une histoire avant son développement éclair. Ruelles aux souvenirs olfactifs délicats, savant mélange des effluves émanant des greniers à raisins et des boulangeries où s'entassent des galettes chaudes et moelleuses à souhait, saupoudrées d’oignons croustillants. Ruelles où les néons se font rare pour laisser place à l’effervescence de la vie, beaucoup plus lumineuse. Et à quelques encablures de là, nous pourrions vous raconter comment nous sommes restés de marbre face à Jiaohe, une cité antique dont les Chinois affirment qu'elle est la mieux conservée au monde. Cher peuple de l'Empire du Milieu, vous envahissez le Colisée, nous vous avons croisé au sommet du Parthénon, l’idée de conservation ne vous ait donc pas inconnue... L’UNESCO partage notre avis, mais la vantardise chauviniste n’a pas de frontières...

 

Oui, nous pourrions vous conter tout cela, comme un récit des aventures au stricto sensu. Mais non. Le Xinjiang est une province fort méconnue et pour cause. Ceux qui la peuplent sont des minorités majoritairement musulmanes : Hui, Kazakhs, Tadjiks, Kirghiz et surtout Ouïghours. Ce peuple habite les confins de la Chine depuis des siècles, ayant été tour à tour manichéens, nestoriens, musulmans, bouddhistes, serviteurs de l’Empire mogole, puis finalement épris à nouveau par l’Islam dans la poursuite de l’Asie centrale. Physiquement très proches de leurs voisins kirghizes, ils ont la peau tannée, le nez fin et les yeux rieurs. Les hommes portent la calotte, voir le bonnet de feutre blanc kirghiz, tandis que les femmes se parent de couleurs  finement brodées sur des tenues sombres. Depuis fort longtemps maintenant, la Chine pratique un ethnocide silencieux sur cette population, doublé d'un génocide par la démographie. Elle offre à tout bon Han qui serait prêt à se frotter à la région un salaire bien plus important. Et progressivement, les Hans deviennent majoritaires. Ils gomment pas à pas les coutumes et la culture si chères à ce peuple. Beaucoup prient en silence et surtout en secret. Beaucoup ne peuvent simplement pas accéder aux mêmes emplois que leurs oppresseurs. Beaucoup semblent terrifiés, à l’image de ce chauffeur de taxi d’Hotan qui a eu la gentillesse, et la mauvaise idée, de ralentir pour transporter des étrangers. Taxi arrêté, contrôle de police, mine inquiète et tentative de communication secrète. Il est effrayé, montre d’un signe de la tête une caméra installée dans le taxi. Son taxi. Son outil de travail. Il fuira sans demander son reste quand nous serons tous en discussion avec les hommes blancs et noirs. 

La police est omniprésente. Euphémisme. Une pollution sonore constante, entêtante. Les sirènes en rut retentissent à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, émanant de véhicules à l’allure d’escargot, épiant faits et gestes du moindre quidam. Certes, nous avions choisi le mauvais moment. Se trouver au Xinjiang en temps normal n’est pas réjouissant, mais s’y trouver au temps du congrès du Parti communiste relève plus de la bêtise. À Kashgar, c’est un défilé de toutes les forces en présence qui se dessine. Tanks blindés, véhicules de l’armée, véhicules policiers, hommes en uniformes vert, hommes en uniformes noirs et blancs... une fourmilière qui régit la ville de sa main de fer, pendant que le géant Mao, solennel, les guette d’un air circonspect depuis son socle de pierre. Dans chaque petite échoppe, un quidam portera un brassard rouge: il est de fait le gardien de la sécurité. Où qu’on aille, nous pourrons observer des exercices pratiques organisés par la police pour apprendre à tout un chacun comment se défendre. Ici, plus d’une personne sur deux est ainsi garante de La Défense et de la sécurité des idées du Parti.  Des milices civiles rouges à l’image d’une fourmilière dont la reine serait déviante. L’atmosphère a cependant toujours été à la répression dans cette zone du globe. Mais devant la volonté affichée de certains ouïghours de prendre leur indépendance, Pékin tient d’une main de fer cette "Nouvelle frontière"  - traduction du mot "Xinjiang" en mandarin - bien trop riche en énergies fossiles pour être abandonnée aux voisins. Et les attentats perpétrés par les ouïghours il y a quelques années n’ont fait qu’attiser la flamme rouge.

Sur les routes aussi, la police égrènera le temps au rythme des contrôles incessants: tous les 50 à 100 kilomètres, nous devrons descendre de voiture, conducteur à droite, passager à gauche, pour prendre et reprendre les empreintes, sourire encore et toujours sans conviction, aux multiples appareils et caméras pour vérifier que nous sommes toujours là, en nombre. Pour nous ce fut fatigant, ce fut même emmerdant, mais ce fut une semaine. Une semaine à vivre dans l’enfer bien réel de Big Brother le rouge. Pour eux, c’est leur quotidien. Un quotidien dicté par les dirigeants communistes d’un pays auquel ils ne se sentent pas forcément appartenir. Un pays qui tente de les faire disparaître secrètement, sans attirer les ires de la communauté internationale qui se focalise sur le cas tout aussi extrême du Tibet, Dalaï Lama oblige. Un pays qui a imposé le rythme et l’heure du Parti jusqu’aux confins occidentaux : ici on parle de l’heure locale et de l’heure de Pékin. Vous l’aurez deviné, l’heure locale n’existe que dans le cœur des Ouïgours, contre la volonté même des astres. Un pays qui réussit fort bien sa propagande destructrice face aux communautés du Xinjiang : notre plus jeune guide n’aura que des propos acerbes face à ces gens qu’il ne connaît pas, les insultant presque lorsqu’ils seront incapables de parler mandarin, pendant que le second, plus averti, nous dira être effrayé par cet endroit. Pour lui, nous sommes ni plus ni moins en Corée du Nord et nous devons nous tenir à carreaux. L’exercice de sa profession en dépend.

L’histoire aurait pu s’écrire différemment. L'URSS et la Chine se sont longtemps disputé la région. Le Xinjiang aurait pu appartenir au bloc soviétique, et devenir la république de l’Ouïghouristan à la chute du géant de glace. Mais la géopolitique a ses raisons, que la raison n’a pas.

Face à cette prison à ciel ouvert, nous nous sommes certainement trop concentrés sur notre nombril, effrayés par ces libertés si fugaces qui nous échappaient. Nous avons soufflé d’un air de soulagement quand les montagnes pointillistes sont apparues aux extrémités du désert. Nous allions rentrer dans le couloir du Gansu. Eux resteraient dans le Xinjiang, attendant patiemment que la Chine les enterre dans la sable brûlant du Taklamakan, ce pays dont on ne revient pas.

 

Tags:

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Retrouvez-nous