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Un pied dans le Grand Tibet

January 18, 2018

Le Xinjiang derrière nous, les libertés reprenaient leurs droits. Les forces de l’ordre étaient toujours en nombre, mais le sourire et les étonnements sympathiques balayaient l’ambiance nauséabonde.  Le Gansu et le Qinghai à portée de roue, nous allions découvrir le bouddhisme dans tous ses états. 

À Dunhuang, les bases des pérégrinations de bouddha se posaient. Route de la Soie signifiait avant tout circulation des idées. Bon nombre de moines faisaient route vers le sous-continent indien à la recherche des précieux manuscrits originels de la pensée bouddhiste. Ils devenaient  de précieuses ressources humaines dans la connaissance et la pratique de l’Eveil, et semait ça et là des contes enchantés. Ici, ils en ont recouvert des grottes. L’histoire raconte qu’au IV ème siècle, un moine errant dans les collines de l’oasis voisin eut une vision de bouddha rayonnant de lumière, ce qui conduisit les communautés monastiques à élire domicile dans la roche friable en peignant l’obscurité aux couleurs de leur foi. Aujourd’hui, d’un pas, nous passons de passerelles baignées par le soleil au néant apparent de grottes accessibles par de petites portes de bois. Les torches frontales illuminent rapidement un trésor de milliers de narrations hautes en couleurs, où se mêlent l’Histoire des peuples qui jadis transitaient par ce point de mire des marchands. La Chine donc, l’Inde bien sûr, mais aussi l’Asie centrale et jusqu’à la Perse se trouvent embarquées à la pointe de pinceaux enchanteurs. Des scènes de vie quotidienne, chameaux errants, chevaux et bœufs tirant de lourds attelages, travaux aux champs, mais aussi coquetterie de ces dames, et toute l’histoire du bouddhisme, de la pratique du simple quidam à l’accession du nirvâna couvrent chaque centimètre carré des murs. Propulsés au centre d’une bande dessinée géante et multicolore, les yeux ne se posent pas un instant, de peur d’oublier un chaînon crucial. Certes, il aurait fallu connaître plus en amont l’histoire du bouddhisme pour en saisir chaque bribe. Mais déjà, nous mettons un pied dans le creux du talon de bouddha. Le lieu a cependant perdu en spiritualité : dans un souci de conservation des grottes, le sésame n’est accessible qu’avec le trousseau géant d’une guide à la diction confuse et au ton monocorde qui aurait pu nous laisser de marbre. Certaines fois, contre toutes attentes, le charme opère cependant. Hugo, blasé par le prix exorbitant de la visite et préférant errer dans le centre ville à la découverte des contemporains, utilisera les compétences locales pour rafraîchir son apparence capillaire. Bien mal lui en pris. Le bougre ressemble maintenant à un petit jeunot de 12 ans...

Plus loin, la porte de Jade, non loin de Jiayuguan, nous présentera ses vœux. Premières découvertes teintées d’un sentiment de puissance : nous sommes au pied de la première pierre occidentale de la Grande Muraille, celle que l’on connaît tous depuis nos plus jeunes âges et qui incarne l’Image de la Chine. Savant mélange d’architecture incroyable, de mégalomanie conquérante, de pouvoir belliqueux, la belle se dresse encore fièrement comme un magnifique reliquat de la puissance de la Chine à ses heures de gloire. Ce qui est plus méconnu, c’est qu’elle a moins été fortification contre les envahisseurs que barrière à ses propres relégués. Ceux dont on ne voulait pas, les marginaux, étaient simplement placés de l’autre côté. Ceux que l’on devait faire taire étaient enfermés vivants dans ces murs. Certes, on se demanderait bien si elle est authentique cette muraille. On y a construit un parc arboré bien trop mignon, on y a replacé des blocs à l’aide d’un ciment qui jure par son anachronisme, mais c’est avant tout le poids des siècles qui nous habite alors. Pour magnifier l’instant, nous installerons nos 4 roues à quelques mètres du serpent de pierre courant jusqu’à Pekin, défiant les âges et l’Histoire.

Le Gansu apprécié, le Qinghai allait nous retourner les tripes. Terres tibeto-mongoles, au centre de la Chine, mais plus tout à fait en Chine. En quelques kilomètres, nous plongeons dans les tréfonds de la culture tibétaine. Déjà, les monts enneigés se parent de drapeaux tibétains multicolores flottant au vent, de petits stupas ornent les routes comme autant de signes d’une ferveur bouddhiste omniprésente.

Pour ne rien ôter à la magie des lieux, c’est au pied des vastes stupas du monastère de Kumbum que nous rejoindrons Morphée. De petits bouts de femmes engoncées dans de lourds manteaux de peau de mouton, genouillères et coudières de circonstance, nous auront suivis jusqu’ici. Elles prient depuis des kilomètres, répétant inlassablement leurs génuflexions, étendant leurs corps sur le sol glacé par les vents, portées par une foi sans limites sous un ciel argenté. Au petit matin, les gongs sonneront comme un appel vibrant à visiter les lieux, ceux là-même qui ont vu la naissance du fondateur de l’école Gelugpa, celle du Dalaï lama. Les moines habitent l’espace et vagabondent au centre des ruelles, tour à tour priant, riant, s’arrêtant pour une énième contemplation, posant à la demande pour une photographie souvenir qui ornera sans doute les murs d’une habitation ici où là. À l’extérieur des temples, le silence règne, dérangé seul par le son sourd des tambours de prière tournants sous les mains râpeuses des adorateurs. Les femmes portent les marmots sur le dos, ballotés au rythme des virevoltantes ferveurs. Les couleurs chatoyantes et bigarrées des broderies se mêlent à l’austérité des vêtements sombres. Un instant suspendu où l’on se sent parfois voyeur, un peu trop spectateur. Les moines nous invitent en cuisine, soulevant des couvercles de bois pour laisser apparaître des mets aux couleurs safranés et aux effluves enivrantes. Pendant que le cuisiner s’échine près de ses gamelles, ses alter egos nous regardent errer depuis leur balustrades, un brin amusé. À l’intérieur des temples, un bouddha doré veille sur ses milliers de congénères qui habillent les murs du fond de leurs alcôves. Une odeur âcre et pesante emplit les lieux: les bougies de beurre de yak éclairent faiblement l’ombre pendant que des statues faites du même corps gras témoignent de la dextérité des moines.

Plus loin, nous découvrirons un trésor tout aussi jalousement gardé de la culture tibétaine. Une école enfermée dans de longs bâtiments blancs et sans charme émerge au travers des monts enneigés de Tongren. Ici, les élèves, le plus souvent issus de familles très modestes de la région, apprennent cinq années durant l’art du thangka tibétain. Il est des choses qui m’ont laissé sans voix depuis le début de ce périple, mais peu m’ont ému de la sorte. Dans une première salle, des thangkas surréalistes s’affichent en enfilade. Certains ont derrière eux plus de deux années de travail rigoureux et pas moins de six mains œuvrant de concert. De loin, ils fourmillent de couleurs et de détails tant que l’oeil ne sait où se poser. De près, l’œil ne daigne même plus croire ce qu’il voit. Les traits sont d’une exquise finesse, dessinant le moindre motif d’un vêtement, la moindre ride d’un visage fatigué, le moindre poil d’un penis en érection. Un trait de la précision du plus fin des fils de soie. Les couleurs sont saisissantes. Un bleu outre-mer d’une profondeur abyssale coiffe ici un bouddha stoïque, pendant qu’un doré lumineux lui dessine les membres. Les élèves s’appliquent dans le bâtiment voisin le jour durant à exceller dans l’art du thangka. Les plus novices, armés de règles et de crayons de bois, dessinent et redessinent un bouddha hésitant à la tête inclinée. Les plus avertis se tiennent face à la toile, armés de pinceaux aux poils invisibles tant ils sont fins. Je demande alors à Shang si des étrangers peuvent étudier ici. Il me répond par l’affirmative, insistant sur le fait que les filles sont en trop faible nombre. D’un coup de pinceau miniature, j’effacerai bien le voyage et l’immensité de Pépère pour m’installer ici et apprendre l’art de la profondeur par l’invisibilité. Mais déjà nous devons repartir. La Chine a créé maintes et maintes frustrations avant même d’y poser un pied. Elle continue en égrenant le temps à la vitesse de son développement, alors même que les régions tibétaines invitent à la contemplation et à l’oubli du calendrier.

Pour ponctuer une journée riche en émotions, les 9 bolides se poseront au sommet d’une cime, non loin d’un stupa surmonté de drapeaux colorés. Beaucoup avaient manqué la place, c’était sans compter sur l’œil affûté de nos champions du bivouac. Jordan et Simon possèdent désormais cette faculté à nous éblouir jour après jour de leurs trouvailles nocturnes. La vue est imprenable, l’endroit jouit d’une quiétude sans lendemain. Les esprits et les corps transis de froid profiteront d’un repos à la lueur des flammes. Au pays de la lumière spirituelle, tout devient possible, même notre première réconciliation avec la Chine.

Le lendemain aurait pu apparaître fade. Mais les surprises et les enchantements ont été semés au creux des hautes cimes tels de précieux cailloux mystiques par un Petit Poucet aux bottes de 7 lieux. Ce matin là verra se dessiner devant nos yeux somnolents le monastère de Labrang. Fief de la secte des bonnets jaunes, celle du Dalaï Lama, il est une des six lamasseries que compte le monde bouddhiste tibétain. Déjà, de bon matin, les pèlerins habitent l’atmosphère froide et méditative. Un long chemin les attend: les allées de moulins à prière sont les plus étendues au monde, soit trois kilomètres à tourner inlassablement ces monstres de bois. Les femmes, coiffées de bonnets tibétains protégeant une tignasse en broussaille portent encore les marmots fatigués sur le dos. Sous de lourds manteaux en peau de mouton retournée ceinturé d’un jaune éclatant, elles incarnent la rudesse du climat et de la vie à plus de 4000 mètres d’altitude. Leurs dos sont courbés dès le plus jeune âge, leur peau cuivrée râpée par les vents glaçants. La ferveur populaire les portent pas à pas, certaines se couchant encore de tout leur long pour se relever presque aussi rapidement, réitérant l’action le temps des prières. Elles sont belles ces femmes, le sourire à la commissure des lèvres, la chaleur au cœur et au corps, fragiles brins de paille emmitouflés dans leurs robes de lumière. Elles parfont un univers déjà lourd de sagesse et de méditation. Les hauts murs pourpres des monastères confèrent une profondeur extraordinaire à la vallée encaissée. Seules les tuiles vertes marquent un arrêt vers les cieux. En errant dans les ruelles, notre guide nous conduit au collège de philosophie. Ici, les moines arrivent les uns après les autres pour la prière du matin. Enroulés dans une première robe magenta, ils jettent vigoureusement sur leurs épaules grelotantes un second tissu plus sombre, avant de s’assoir sur les hautes marches du temple. Ils coiffent alors le fameux bonnet jaune, un haut chapeau doré à crête de coq, avant d’ôter leurs bottes noires fourrées. Puis ils entament une liturgie sans fin, entonnant un son sourd, infini, en se balançant faiblement d’avant en arrière. À trois d’abord, rejoints par deux autres, puis un solitaire, puis un autre groupe de trois, pour finalement devenir le motif savamment orchestré de la ferveur bouddhiste. Si la journée de la veille était un moment suspendu dans le temps, celle d’aujourd’hui l’a tout simplement arrêté. Nos regards ne se détachent plus du tableau en composition, nos oreilles bourdonnent au gré des oscillations, nos corps sont à peu près aussi présents que le vide environnant. Soudain, du toit du temple, un supérieur entonne un son sourd appelant au rassemblement. Les moines se lèvent alors, tournant le dos à l’assemblée de pèlerins et de badauds que nous sommes pour s’engouffrer à l’intérieur. Sur les marches désormais vides, seules demeurent les  bottes noires, vestige palpable d’un moment irréel. Nous nous tournons vers Shang. Pouvons-nous seulement les suivre à l’intérieur? Normalement, plutôt non. Mais lui est aussi abasourdi que nous, et ne se fait pas prier pour emboîter le pas à l’armée de pèlerins. Dedans, la liturgie des moines s’est mue en un chant guttural, beaucoup plus sourd, beaucoup plus prégnant, émanant d’un seul homme. Nous tentons de ne faire plus qu’un avec le mur, un brin gêné d’assister à un moment si précieux, que nous ne sommes pas réellement en mesure de comprendre. Les pèlerins à nos côtés, bougie de beurre de yak à la main, attentent leur tour pour s’agenouiller et faire un don. Ils nous regardent d’un air amusé, avant d’entamer la conversation dans un mandarin hésitant. Les moines, assis en ligne, vaguement sages, s’envoient les billets des fidèles comme de vulgaires avions en papier. Beaucoup sont jeunes, voir très jeunes, et la rigueur bouddhiste ne les empêche pas de jouer comme des enfants. Hugo n’est pas avec nous. Le malin a réussi à se glisser parmi les pèlerins, filmant la scène d’un peu trop près. Une claque sur la tête donnée par un moine amusé le conduira à la lumière extérieure. Dehors, les mots ne sortent pas. Nous marchons côte à côte, tentant de décrypter ce que nous venons de voir. Chacun sourit d’un air béat, un brin idiot. Pour nous jusqu’alors, il s’agit définitivement de l’instant le plus étrange, mystique et beau de ce périple.

Bref, dire que nous avons été touchés serait un faible mot. Les régions tibeto-mongoles nous ont réconcilié avec l’Empire du Milieu. Pas tout à fait la Chine certes, et c’est aussi ce qui est appréciable. Nous avions connu, dans le Xinjiang, une répression sans faille, tentative bancale et  désordonnée d’éteindre la culture musulmane des ouïgours. Nous connaissions beaucoup plus la répression au Tibet. Ici, point de Tibet. La zone autonome est difficile d’accès, et selon notre guide, détruite progressivement pour devenir bastion du tourisme Han. Mais persistent autour ces régions vibrant au rythme du Dalaï Lama. Étrangement, et en apparence, les Han n’ont pas atteint la culture tibétaine. La tradition vestimentaire persiste, les drapeaux de prière habitent chaque montagne, chaque coin de rue, chaque temple. La couleur prolifère, multicolore dans les drapeaux, dans les rouleaux, sur les Thangkas, pourpre et magenta dans les temples et sur les moines, dorée et lumineuse sur les bouddhas, les ceintures des pèlerins ou les bonnets des moines. Le temps est froid, glacial même, pourtant les cœurs sont chauds et resplendissants, la ferveur habite le moindre quidam. Les yaks ont éjecté les bœufs, bien plus résistants aux températures négatives. Leur beurre est