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Nous étions arrivés

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Nous étions enfin arrivés à Xi’an. Ou devrais-je dire déjà. Un rien en regard aux années passées sur les routes par des caravaniers qui atteignaient rarement leur but. Une éternité en regard des  dix heures aujourd’hui nécessaires pour rallier l’ancienne capitale impériale par les airs. Nous avions parcouru la Route de la Soie dans son intégralité. Certes nous n’étions passés ni par Istanbul, ni par Antioche. Certes nous avions évité la Grande Merve de quelques kilomètres, faute à une dictature où il ne fait pas bon s’arrêter. Certes, nous ne pouvions pas fouler le sol afghan faute à quelques barbus qui semaient la terreur. Nous avions vu les merveilles architecturales du monde Perse et musulman, à Espahan, Samarcande ou Kashgar. Nous avions vaguement gouté à ce qu’avait pu être la vie d’échanges commerciaux grâce aux bazars iraniens, qui fort heureusement avaient conservé l’effervescence d’antan. Nous avions vu comment les États avaient fait de la route légendaire un instrument du tourisme contemporain, à coup de néons anachroniques et d’enfouissement du trop authentique. Nous avions vu des chameaux, errant aujourd’hui comme de malheureuses âmes en quête de CDI. Nous avions surtout vu comment la culture s’était propagée par les flux caravaniers, comment la Perse se retrouvait en Chine, comment l’Islam ponctuait chaque jour, comment le bouddhisme s’était nourri de bien des façons. Nous avions rencontré des turcs, des perses, des turkmènes, des ouzbeks, des tadjiks, des ouïghours et des hans. Nous avions parcouru une route de la mondialisation, où tous semblaient garder jalousement un trésor culturel grignoté par une occidentalisation de masse. 

Nous avions raté le coche de la Soie. Le coton avait marqué la route du Turkménistan au Xinjiang, la laine avait habillé bien des frileux, dans les hautes montagnes du Pamir ou dans les régions tibétaines. Mais de Soie, point de vision. Ou était-elle cette fibre lumineuse qui a donné son nom à des siècles d’échanges commerciaux? En Chine certainement, planquée bien loin des routes asphaltées. Elle était surtout en voie de disparition, remplacée progressivement par l'industrie du synthétique. Elle avait fait son apparition ici ou là, à des prix à peine croyables, au milieu de ses congénères qui se targuaient de briller autant qu’elle, pourtant plus communément connus sous le nom de poly-quelque chose. Alors qu’elle avait fait la richesse d’un monde en devenir, elle était devenue désuète.

Aujourd’hui elle avait été remplacée par les smartphones à bas coût, l’électronique bien futile, l’habillement de masse, et surtout le pétrole. Combien de camions remplis de l’or noir avions-nous croisé? Beaucoup trop pour les compter. À l’initiative de la Chine, la « New Silk Road Project » devenait le monde actuel. À coup de routes asphaltées traversant des étendues mystiques, d’expropriations par dessus la jambe, de dénigrement des cultures locales. La Chine s’ouvrait, la Chine explosait, et pour la contenir, il fallait lui donner à manger. La nourrir de cet or noir devenu indispensable.

Finalement, suivre la légendaire route de la Soie revenait à suivre un fantôme. Elle avait été le cœur des plus grandes civilisations, mais s’était éteinte au fil des siècles, semant ça et là des frontières disputées, des peuples dont les origines avaient été multiples. Nous avions construit NOTRE route de la Soie. Celle que chacun dessine aujourd’hui à la force de ses pas. Ou de ses roues. Nous étions des caravaniers modernes, sans rien à vendre, mais tout à apprendre. 

Mais nous étions à Xi’an, tant pis pour la Soie, tant pis pour tous ces métiers à tisser que je n’aurais point vu. Et Xi’an sera le théâtre de bien des déceptions. Nous étions pourtant arrivés le cœur bâtant. Une première victoire pour ce projet un peu fou dans lequel nous nous étions embarqués. Xi’an donc. Chef lieu de la province du Shanxi, qui compte le tumulus de l’Empereur jaune, qui aurait régné de 2697 à 2597 avant Jesus Christ. Considéré comme l’ancêtre des Han, le père de la civilisation chinoise, il aurait inventé bien des traits de sa culture. L’écriture, la musique ou les mathématiques, entre autres. Sa femme Lei-Tsu aurait découvert la Soie d’une jolie manière : confortablement installée à l’ombre d’un mûrier, un cocon serait tombé dans son thé. En voulant l’extirper du liquide brûlant, elle aurait alors déroulé indéfiniment le prestigieux fil qui allait donner son nom à la plus ancestrale des routes de commerce. Elle aurait ensuite développé la sériculture pour faire la richesse de la Chine. Les belles histoires ont la vie dure . La réalité est tout autre. L’ancêtre de la Chine ne serait en rien chinois, venu conquérir ces terres depuis la Mongolie lointaine, pendant que des fibres du doux cocon existaient bien avant l’impératrice. Mais les belles histoires ont toujours porté notre monde, et l’unification sans faille des Chinois trouve ici une part de son explication.

Xi’an fut surtout capitale de l’Empire du milieu, et se prénommait alors Chang’an. Située à l’extrême est de la Route de la Soie, elle était la plus prestigieuse et la plus convoitée des étapes. Peu arrivaient finalement ici, peu parcouraient la route dans son intégralité. Parce que la Route de la Soie, c’est aussi l’histoire d’un rendez-vous manqué. Alors que la soie chinoise parvenait jusqu’en Europe et que la vigne venait s’enraciner en Chine, ces deux pôles civilisationnels ne ne sont jamais rencontrés. Les marchandises s’échangeaient de mains en mains le long de la route, prenant de la valeur au regard de l’éloignement. Ainsi, les Chinois pensaient que le coton provenait d’une créature broutant la nuit pendant que les Romains imaginaient la Soie poussant sur les arbres. Occidentaux et orientaux étaient , pendant des millénaires, restés dans l’ignorance, aidés par de perfides perses installés confortablement au centre de la voie commerciale. Ils profitaient alors des lacunes de chacun pour conter des mythes qui repartaient chemin faisant sur des chameaux hagards. Curiosité et peur se mêlaient dans la connaissance que chacun pensait avoir de l’Autre. Les perses, embrouilleurs de première, avaient assis leur monopole et s’en amusaient pour conserver leur place centrale. 

Xi’an porte encore les traces des idées, celles qui pouvaient transiter d’un bout à l’autre, du nestorianisme à l’Islam, de zoroastrisme au bouddhisme. Des traces bien planquées. Elle est aujourd’hui dans le palmarès des 10 plus grandes villes de la Chine, comptant pas moins de 8 millions d’habitants. Le beffroi de la dynastie Ming se trouve aujourd’hui au centre d’un rond point que l’on ne peut traverser, les remparts de la vielle ville disparaissent sous les enseignes chinoises et européennes. Nous sommes en Chine, mais nous sommes surtout au cœur d’un  monde uniformisé. Les néons ne s’éteignent jamais, usant les yeux, le brouhaha des véhicules a recouvert jusqu’au son de la cloche du Beffroi, pourtant tristement célèbre. Non loin des remparts, c’est un Mac Donald universel qui vous tend les bras, pendant que Dior, Chanel et Vuitton vous rappellent qu’ils sont le luxe incarné en tous points de la planète, coincés dans des immeubles défiant le ciel. Même les érables japonais ont oublié de vivre: ils s’agitent au vent rappelant que le plastique est plus pérenne que Dame nature. Ce que l’on voit à Xi’an, on le voit aujourd’hui partout dans le monde, la vitesse en plus. Ville grouillante, ville éprouvante, incarnation de ce que la Chine est en train de devenir. 

Nous décidons de poser Pépère. Conduire en Chine est un cauchemar, conduire à Xi’an relève du suicide. Être sans Pépère, c’est échapper à la vigilance de notre guide. Du temps pour nous, enfin. Se retrouver sans guide, c’est aussi saisir à quel point nous ne pipons rien à ce pays, à quel point nous avons été maternés jusque là, à quel point nous sommes incapables de commander à manger, de prendre un bus dans la bonne direction ou de demander la moindre information. Nous nous sommes bien trop laissés porter et notre regard sur la Chine en a pâti. Peu de conversations tentées jusque là avec le moindre chinois, pas la moindre tentative de pénétrer le cœur de ce qui est en train de devenir la première puissance mondiale. Nous avons été les spectateurs de notre propre voyage, aidés par un traducteur omniprésent et un groupe qui finalement fait ce que l’on reproche aux touristes chinois: rester groupés à l’intérieur du pays pour n’en saisir que le superficiel.

Xi’an marquera le point culminant de nos frustrations. Une sensation de libertés avortées, un sentiment de devoir encore courir alors même que nous désirions nous poser après cette première grande étape. Nous avions un jour à passer dans la ville. Autant le dire tout de suite : nous n’avons rien vu. Une course effrénée pour tenter à la fois la visite du musée de la ville et celle du tombeau de l’empereur Qin. Le ton monte, les esprits s’échauffent. Je reproche à Hugo sa nonchalance ordinaire, pendant que je répète inlassablement comme un pantomime rouillé « nous n’aurons pas le temps ». Le trop posé contre la trop stressée. L’histoire de nos vies... Pourtant, le musée est une mine d’informations, gratuit de surcroît, dont nous ne ferons qu’une bouchée. Je verrai ici le plus vieux brocard que l’histoire de la Soie ait connu. Ils avaient la soie, ils avaient aussi les techniques de tissage qui feraient la réputation de la ville de Lyon à quelques 15000 kilomètres de là.

Mais nous devons foncer.  Le tombeau est à plus de 20 kilomètres du centre, et il ferme sous peu. Un bus pris dans le mauvais sens, puis un taxi somnolent et grommelant, puis un dernier bus aux arrêts multiples, puis une course folle pour rallier les guichets. Les portes fermeront derrière nous. L’avantage de cette course contre la montre sera le faible nombre de visiteurs. Alors que nos compères français avaient dû réaliser une pyramide humaine pour s’approcher de l’armée de terre cuite, nous errerons comme deux âmes perdues face à l’Histoire. L’endroit est impressionnant, mais comme tous les hauts lieux touristiques de Chine, il a un air de Disneyland. C’est que nous sommes dans le troisième lieu le plus visité du pays, qui se targuerait volontier d’être sur le podium du plus grand nombre de sites recensés par l’UNESCO. L’empereur Qin avait fait ériger en ces lieux la reproduction parfaite de son armée dévastatrice. Ce tyran fonda la première capitale d’une Chine unifiée en 221 avant Jésus Christ. L’unification douloureuse passa par une uniformisation de l’écriture, des lois et de l’Histoire. Il détruisit toutes les annales antérieures à sa propre existence, et fit enterrer vivants ceux dont la culture devenaient rempart à sa propre mégalomanie. Ordonnateur de la construction de la Grande Muraille, il mit à mal des milliers d’ouvriers, écrasant tous de sa supériorité. Pour perpétuer son souvenir et vivre dans l’au delà, il se fit enterrer dans un tombeau entouré des cohortes de guerriers de sa propre armée, découverte seulement 2000 ans plus tard. Les couleurs ornant chaque soldat s’en sont allées avec le temps, laissant place à une illusion d’uniformité d’un beige fané. Pourtant, tous sont différents, à l’image de l’unicité de l’être humain. Certains arborent des casques ailés pendant que d’autres sont chignons au vent. Certains se parent d’armures épaisses  pendant que d’autres, au plus bas de l’échelle se vêtissent d’un simple tressage renforcé. Certains sont sans expression aucune, pendant que d’autres froncent les sourcils et incarnent une peur prégnante. Les armes originelles en bois, évaporées au fil des siècles, laissent place à des mains tendues vers un vide sidéral, tentant d’attraper le néant. L’ambiance qui se dégage de l’ensemble est un brin glauque et glaciale: le tyran mégalomane fit tuer tous ceux qui construisirent ce chef d’œuvre, de peur qu’ils ne sachent taire le secret de son emplacement. Celui qui avait unifié la Chine à coup de tueries de masse était aujourd’hui un célèbre conquérant dont on avait oublié le plus fin des traits tyranniques. Ainsi va l’histoire du Monde, dans un pays où ceux dont la voix s’est élevée contre la tyrannie ont été oubliés à jamais.

Mais nous étions arrivés au bout. Au bout d’une route à des années lumière de celle que nous avions imaginée, de celle que nous avions parcourue maintes et maintes fois au creux des lignes de Bouvier, de Maillard ou de Thubron. Xi’an n’aura pas été ce but dont nous rêvions. Xi’an n’aura pas brillé par son enchantement sur la carlingue abîmée de Pépère. Notre histoire contemporaine se souviendra de ce rendez-vous manqué avec l’extrême est de la route de la Soie, de cette incompréhension persistante entre orientaux et occidentaux.

 

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