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Ce fut l’Empire du Milieu

February 8, 2018

 

Ce fut des jours de préparation six mois avant le départ. Ce fut 111 jours de course pour rallier le géant chinois. Ce fut 36 jours,  9000 kilomètres parcourus et 7 régions traversées. Ce fut des dizaines d’autoroutes et autant de voies secondaires. Ce fut  17 véhicules, 3 motos, 7 voitures, 17 occidentaux et 2 guides chinois. Ce fut un millier de policiers et des centaines de milliers d’habitants de l’Empire du milieu, qu’ils soient Ouighours, Hui, Han ou Tibétain. Ce fut une pièce cassée et réparée par un soudeur de talent. Ce fut 9 véhicules sur les rotules, dont deux finiront tractés. Ce fut une grande Muraille, des ruines insipides, des pagodes aux toits pointus, des thangkas inoubliables, des bouddhas terriblement lumineux, des nounours mangeant du bambou, des vautours mangeant des hommes, des hommes mangeant des yaks, des bœufs, des cochons des poules ou des rats. Ce fut une histoire écrite tantôt à 19, tantôt à 10, tantôt à 6 -Le noyau dur français-, tantôt à deux. Ce fut l’Empire du Milieu.

La Chine  était certainement le pays sur lequel nous avions le plus de questionnements et de doutes. À l’instar de l’Orient et l’Occident qui avaient vécu dans l’ignorance l’un de l’autre pendant  des siècles, nous ne savions finalement pas grand chose de géant rouge. Et je dois l’avouer, je ne portais pas le système chinois dans mon coeur. Des l’ouverture des quotas textiles vers la Chine, j’avais vu ma profession s’éteindre, les métiers à tisser lyonnais, basques ou lillois s’envoler vers une seconde jeunesse qui détruirait leurs origines. La Chine et son développement économique et industriel m’avait ôté tout espoir de voir rejaillir un savoir faire millénaire français. Nous parlions de piètre qualité il y a une dizaine d’années, que nous pouvions encore concurrencer. Aujourd’hui la Chine nous avait tout bonnement avalé dans ses tréfonds. Les Chinois apprenaient vite, étaient d’excellents copieurs et aujourd’hui rivalisaient d’ingéniosité et de créativité. Nous ne les suivions plus. Et puis j’avais travaillé pour une entreprise chinoise, dont les ficelles étaient tirées par des américains. La encore, j’en partis ignorante. Travailler avec des asiatiques n’est pas toujours chose aisée, travailler avec des chinois t’apprend à garder ton sang froid. Le « non » est une réponse d’usage, souvent ponctuée d’un oui dans les faits. Ou d’un « oui » qui s’avérera se conclure par la négative. Hugo, quand à lui, les connaissaient plus sous l’angle des colons contemporains. En Afghanistan, où ils avaient dernièrement fait le plus gros investissement étranger pour développer des mines de cuivre, tentant de mettre la main sur les énormes ressources minières du pays -estimées à plus de 1000 milliards de dollars- enclavé et en guerre constante. En Afrique, où ils bâtissaient des empires commerciaux, grignotant petit à petit les parts de marché des diasporas libanaises et des historiques colons que nous sommes. Il faut dire qu’entre dictatures, ils se comprennent. Alors que les pays occidentaux tentaient de recouvrir d’un vernis éthique leurs investissements en imposant des conditions liées à la bonne gouvernance, les investisseurs chinois faisaient leur beurre d’une posture mi anti-impérialiste, mi tiers mondistes et résolument pragmatique. Le continent devint progressivement leur grenier à matières premières, et plus récemment leur usine à ciel ouvert. C’est que la main d’œuvre commence à coûter bonbon ici... Quant à nos rares amis chinois résidant en France, ils ne l’étaient plus vraiment, vivant dans un monde occidentalisé où même le fromage avait leur faveur.

Bref, nous nagions dans une mer d’ignorance et de retenue, et regardions d’un air circonspect le géant oriental.  Six mois avant notre départ, nous avions assisté à une conférence du très regretté Jean Christophe Victor. Venu présenter à l’INALCO son dernier ouvrage sur l’Asie, il avait répondu de son ton professoral légendaire à toutes les questions de l’Auditoire. Quel ne fut pas notre étonnement de constater que toutes les questions portèrent sur la Chine, et ce malgré de vaines tentatives de sa part de rediriger son public vers les voisins. La Chine et son économie. La Chine et ses frontières. La Chine et sa nourriture. La Chine et ses produits déversés par vague sur le vieux continent. La Chine et l’Afrique. Les diasporas chinoises présentes sur le moindre coin du globe. Nous sentions une curiosité dans les questions, mais également une appréhension palpable. La peur d’une déferlante inconnue, d’un tsunami que nous laissions progresser la bouche ouverte. Un péril jaune du XXIeme siècle en somme. Nous étions les seuls à vouloir parler de l’Asie centrale et de l’Afghanistan. Nous ne pourrons plus jamais le faire. La Chine avait occupé tout le temps et notre question subsidiaire s’était évanouie dans le néant.

Fouler l’Empire du milieu de nos roues était donc une réelle aventure et devait nous amener à briser les préjugés que nous pouvions avoir. Certains l’ont été, d’autres s’en sont trouvés confortés. Ceux qui sont allés en Chine le disent : le pays ne peut vous laisser indifférent. À ceux qui nous demandent : avez-vous aimé la Chine? Nous répondons à l’asiatique. Oui. Et non. Nous avons adoré les régions tibétaines et la ferveur endémique qui les habite. Nous avons aimé avancer au fil des cultures, qu’elles soient bouddhistes, musulmanes et avant tout asiatiques. Nous étions curieux de ce que pouvait revêtir la mégalopole chinoise. Nous étions intrigués par tous les récits que nous avions pu entendre. Nous avons été fascinés par la multiplicité des paysages grandioses qu’offre une nature en lente décomposition. Nous avons regardé d’un air hagard un pays se développer à la vitesse de la lumière. Nous avons été dubitatifs quant à la notion de liberté. Nous avons détesté voir les pressions politiques détruire à petit feu les cultures ouighoures et tibétaines. Nous nous sommes sentis oppressés par une surveillance constante. Tout est allé bien trop vite pour que nous puissions en saisir une poussière qui s’en serait échappée. 

Les Chinois aussi nous ont laissé un souvenir mitigé. Les premiers que nous devions rencontrer étaient d’un sans gêne inacceptable en Occident.  Ils n’hésitaient pas à poindre le bout de leur museau à la fenêtre de Pépère alors même que nous étions à l’intérieur. Puis ils ouvraient les portières comme s’il s’agissait de leur propre maison. Plusieurs dizaines pouvaient se poser face à nous brandissant leurs smartphones et devenir un mur électronique avec lequel nous ne pouvions communiquer. Chemin faisant nous nous sommes habitués à cette tentative d’approche plutôt rustre. Les Chinois voulaient avant tout communiquer. Leur curiosité n’avait pas d’égal et toute rareté devait être appréhendée. Nous étions une rareté. Voyager sans Pépère aurait été plus tranquille. Mais voyager sans Pépère aurait conduit à une plus grande indifférence. Il y eut aussi des Chinois réservés, à l’image de notre guide. Il y eut des Chinois généreux, en particulier ceux de la jeune génération. Nous avions leurs âges, ils pouvaient se comparer à nous, jouissant d’une certaine fierté à nous montrer leurs modes de vie. Et puis il y eut des mauvaises rencontres. Ce fut les plus rares, mais elles laissèrent un goût amer au creux de la bouche. Il y eut ce paysan belliqueux dans le Yunnan. Il y eut ces tibétains prêts à tout pour soutirer de l’argent à nos autrichiens dont la voiture refusait d’avancer. Les rencontres avaient donc été multiples, des plus sympathiques aux plus antipathiques, des plus touchantes au plus désagréables. 

La Chine ce fut aussi des rencontres européennes, du haut de notre convoi digne d’une vraie basse cour cosmopolite. Nous avions été chanceux de ce côté-là : beaucoup de voyageurs qui embarquent comme nous pour une traversée de la Chine en convoi finissent par s’écharper à force de devoir partager leur idéal de baroude avec d’autres. De notre côté, à la faveur d’ennuis mécaniques à répétition, la cohésion et l’entraide furent le moteur de notre traversée. Nos rugbyman avaient réussi à faire du français la langue officielle alors que seul l’anglais permettait à tous de communiquer. À coup de « fous-y !!! » hurlé à chaque désensablage,  « ça fait partie du jeu » balancé à chaque déconvenue et autres vulgarités que je préfère ici taire, ils avaient été le ciment d’une communauté en mouvement. Chacun apportait sa pierre à l’édifice et ce fut un plan sans accroc qui se déroula sur les routes. Pourtant ce n’était pas gagné :  des caractères bien trempés et des tranches d’âge oscillant entre bébé Jordan, 24 ans, et Mamie Yvonne, la soixantaine bien frappée. Quitter la Chine nous offrait une nouvelle épreuve. Dire au revoir à notre tribu. Ce ne fut pas évident avec le groupe, ce fut clairement difficile avec nos amis français. Parce que oui, ils étaient devenus des amis. Les rencontres sur les routes nous confortent souvent dans la bonté humaine. Nous prenons plaisir à apprécier l’éphémérité d’une relation dans un monde où la société nous estime en fonction du nombre d’amis connectés. Mais cette fugacité de la route revêt aussi une frustration plus immense. Nous disons adieu sans avoir pu souvent dire bonjour au fil des kilomètres. Nous repartons sur des chemins où le hasard sera notre guide, alors que ceux que nous laissons reviennent à une vie qu’ils connaissent par cœur. Un fossé nous sépare, celui de ceux qui restent et de ceux qui partent. Alors rencontrer nos quatre loustics français fut une chance inouïe. Ce ne fut pas tous les jours évident -partir à deux promet des discussions houleuses et des efforts partagés, voyager à six te plonge dans un quotidien que tu n’as pas forcément choisi. Malgré tout, les fous rires furent au rendez-vous, le soutien constant, les blagues ininterrompues, et surtout, les souvenirs devinrent communs. Savoir que l’expérience qu’on vit a une réalité pour d’autres est profondément rassurant. Au milieu du convoi, nous sommes restés les frogs, soudés envers et contre tout. À vous donc, Doudou, Lapinou, Chatoune et Chatounette, que vous soyez désormais en Asie ou dans les Amériques un grand merci. Et Bon vent!

Finalement, Nous quittions un empire multiple sans avoir pu en saisir ne serait-ce qu’une infime partie. Mais soyons réalistes. Même ceux qui vivent ici pendant des années en restent à la surface. Ce n’est pas 5 semaines qui allaient nous livrer les clés d’une société si complexe. Cette traversée avait été l’occasion d’avoir un rapide aperçu de ce que la Chine avait à offrir. Une immersion aussi fugace qu’un rayon de lumière crépusculaire qui nous confortait sur un point : nous y étions rentrés intrigués, nous en sortions décontenancés. On nous avait tendu un présent, sans toutefois nous l’offrir. On l’avait suivi la langue pendante, tentant de deviner le contenu au son qu’il produisait. On nous l’avait mis en main, et nous l’avions secoué pour essayer d’en percer le mystère. Puis on nous l’avait retiré. La frustration fut immense en cet empire du Milieu. Mais toute frustration entretient le mystère, et suscite l’envie. Nous avions envie de revenir. Terriblement envie. Mais nous reviendrions sans Pépère. La voiture offre une liberté immense. Ici, elle avait été une prison à ciel ouvert, dictant les étapes à un rythme imposé en amont. Nous reviendrions le cœur plus léger, certains cette fois de ne pas chercher à saisir le présent trop rapidement, alors que l’empire du milieu reprenait peu à peu sa place historique au centre du monde.

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