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Xian derrière nous, nous pouvions nous lancer dans la deuxième étape du voyage. À savoir rallier le pays du Soleil Levant. Usés par des autoroutes au prix exorbitant, construites à coup de dynamite dans des montagnes noires et rocheuses surmontées par une végétation luxuriante, nous décidions d’emprunter les voies nationales. D’en haut, nous ne voyions que des tunnels ultra modernes à la lumière harassante et sortions juste le temps de nous apercevoir que nous manquions beaucoup. D’en bas, les paysages se révélèrent extraordinaires. L’autoroute traçait droit au dessus de nos têtes pendant que nous serpentions confortablement entre des milliers de pilonnes de béton. Les routes avaient amené le développement, avaient divisé le temps pour rallier la ville la plus proche par 10, mais elles détruisaient tout sur leur passage, du plus petit champ à la plus majestueuse montagne, de la plus petite bicoque de bois au plus grand village, du déplacement d’un simple quidam à la destruction de cultures ancestrales. En choisissant les voies mineures, nous allions voir un autre visage de la Chine. Le pays ultra développé laissait place au pays en voie de développement. La première portion l’illustrait à merveille. Une route de fortune avait été détruite pour en construire une flambant neuve. En attendant, seuls les 4x4 pouvaient transiter par la route boueuse, au milieu d’un flot ininterrompu de camions, de bétonnières et de pétrolettes qu’il était plus efficace de conduire pied à terre. Les villages en profitaient pour gonfler et se transformer, appelant les populations des petits hameaux alentour à se greffer à ce qui allait devenir trop vite une ville polluée et sans charme. La Chine s’uniformisait. Notre guide était dubitatif face à ces changements. Originaire d’un petit village du Sichuan, il avait lui-même rejoint Chengdu, la capitale provinciale, afin d’accéder à l’éducation supérieure et aspirer à de meilleures conditions de vie. Appris l’anglais, puis l’allemand pour rentrer dans l’industrie florissante du tourisme. Il organisait des tours comme celui que nous étions en train de faire -les plus lucratifs nous dira-t’il, nous ne nous en étonnerons guère- mais aussi de plus courtes visites, essentiellement dans le Sichuan et le Yunnan, destinations prisées par les étrangers aussi bien que par les locaux. Son constat est attendu : Pékin assure stabilité et paix intérieure grâce à l’amélioration des conditions de vie à court terme. Le développement le plus rapide que l’humanité ait jamais connu. Une route doit être construite? Un mois plus tard, la première pierre est posée, au diable les études d’impact environnemental, au diable le patrimoine, au diable les déplacements de population. Rien ne doit faire obstacle au développement du pays. Trois mois plus tard, les riches les arpentent dans des Toyota flambant neufs. L’électricité doit arriver? Un mois plus tard, des pylônes géants ont détruit la quiétude des plaines pour amener la télévision et l’ouverture qu’elle promet vers des chaînes contrôlées par le pouvoir. Les touristes occidentaux que nous sommes, avides d’authenticité, de pittoresque, de traditions ancestrales regrettent cette avancée à marche forcée. Mais l’immense majorité des chinois, eux, applaudissent à deux main. Qui ne souhaiterait pas que le goudron remplace les pistes cahoteuses et poussiéreuses, que l’électricité éclaire la nuit et que des perspectives de vie meilleure s’offre à sa progéniture ? Shang, bien qu’inquiet quant aux effets de cette extraordinaire course au développement voit cela d’un bon œil. La Chine a besoin de se développer. Le temps du débat parlementaire et des considérations environnementales attendra. Les Chinois doivent accéder à plus de confort, à plus d’éducation et reprendre leur place de leader mondial perdue il y a quelques siècles seulement. Le temps de la démocratie n’est pas encore là, la Chine n’a pas le temps. Et puis le souvenir de Tian'anmen n’est pas si loin dans les mémoires de la génération de ses parents. Elle y viendra dit-t’il. Mais pas maintenant.

Nous arrivions à Chengdu la tête pleine de ces considérations. La ville grouillante est qualifiée par la jeune génération de « little paradise ». La vie y est plus douce que chez ses voisines côtières, et elle tend à devenir la plus occidentalisée. Le tourisme y est intense grâce à un climat favorable et à une population protégée de gros nounours noirs et blancs qui ne se reproduisent que de manière exceptionnelle. Tout cela mis à part, elle ressemble étrangement à toute ville chinoise. Des buildings multipliant les étages, une circulation dense à souhait, des malls immenses, des publicités entêtantes... Et des boites de nuit que nos français en mal de sorties allaient adorer. Ils tomberont toute la jeune génération qui les défiaient à coup de cul sec de 10 cl de bières à 2 degrés. Ils rencontreront une hospitalité chinoise tout autre. On les prendra dans les bras, on les invitera, on leur montrera une jeunesse trépidante. Ouf! On n’y croyait presque plus...

La vie citadine serait de courte durée et nous n’allions pas nous en plaindre. À l’est du Sichuan s’étendaient encore les régions tibétaines, et le coup de cœur vécu la première fois nous titillait les sens. Nous ferons un bref arrêt de seulement quelques heures à Leshan, la faute à une recherche infructueuse de bouteilles de gaz compatibles avec les nôtres. Érigé en l’an I de notre ère, le plus vieux site bouddhiste chinois allait permettre à cette philosophie de rayonner jusqu’au Moyen-Orient. Le mont Emei abrite pas moins d’une trentaine de temples traditionnels d’un rouge écarlate, un grand nombre de tombeaux, de très vieilles statues de Bouddhas, et surtout le Grand Bouddha de Leshan. Resté longtemps sur la troisième marche du podium par sa taille, il est devenu le plus grand au monde après que quelques barbus aient décidé de faire exploser un patrimoine inestimable de l’histoire bouddhiste à Bâmiyân en Afghanistan. D’une quiétude extraordinaire, il se fond dans la roche rougeâtre et terracotta et veille sur une armée d’embarcations de fortunes pour touristes flottants. Pour ceux qui se décideraient à le saluer par la terre, il en coûtera une montée et une descente de plus 1000 marches étrangement hautes. Les touristes ici sont de tous bords: des occidentaux, des Hans par milliers, mais aussi des bouddhistes animés encore par cette si belle ferveur

En parlant de ferveur nous devions la rejoindre très vite. Mais avant cela, notre bivouac du soir allait être pour la première fois en Chine remis en question par la population locale. Alors que nous nous apprêtions à camper au milieu des plantations de thé, choisies à la faveur d’une nuit tombée trop vite, les villageois débarqueront un à un, s’étonnant de notre présence. Ils repartiront l’air rassuré et goguenard, mais reviendront finalement accompagnées de leurs femmes à l’heure du coucher. Et les chinoises sont connues pour être beaucoup plus dures en affaires que leurs égaux masculins... Après de trop longues minutes de tergiversations bien inutiles, c’est avec la police que le 3e acte se jouera. Des policiers fort gentils ma foi, mais qui se trouveront bien embêtés pour résoudre « le problème français ». Finalement, en l’absence de précédent en la matière, ils nous installerons dans un hôtel aux frais de Pékin. Qui plus est le plus cossu dans lequel nous ayons mis les pieds jusqu’alors. L’étranger peut s’avérer gênant. Le combler enterre définitivement tout risque de propagation ennemie...

Mais déjà nous revenions en terrain connu. La ferveur endémique du bouddhisme tibétain allait redessiner un sourire béat sur nos visages déçus. Les drapeaux multicolores refaisaient leur apparition, les yaks traversaient les routes sans crier gare, les températures chutaient lourdement.  Nous étions en lieu sûr. C’est un pan encore inconnu de la religion bouddhiste que nous allions découvrir. Alors que nous gravissions la butte surmontée d’une farandole de drapeaux tibétains près du monastère de Litang, je questionnai Shang sur le Dalai Lama. Litang a en effet vu naître le 7ème d’entre eux, et sa maison se visite encore comme une fierté de la petite ville froide. L’histoire du Tibet, et plus précisément celle de son dirigeant le passionne, comme bon nombre de Chinois. Mais peu l’avouent. En parler est presque proscrit. Le mystère qui entoure la nomination d’un nouveau Dalaï Lama intrigue particulièrement: le dernier en exercice laisse au collège de moines un écrit avant sa mort dans lequel il indiquera des directions spatiales. Tous partiront alors à la recherche d’enfants de la province sise sur le papier pour trouver ceux qui pourraient être la réincarnation du dernier dirigeant en date. Il faudra que l’enfant soit né le même jour de la même année que le défunt - pas de magie à propos d’un enfant centenaire, comptez les années par douzaine, soit le cycle de réincarnation de la culture tibétaine. Les jeunes moines suivront alors un enseignement de la philosophie bouddhiste et l’un d’eux, à la faveur de multiples signes, sera finalement choisi pour incarner le nouveau Dalaï Lama. Tenzin Gyatso, actuel et 14eme Dalaï-lama, sera vraisemblablement le dernier. Seul habilité à donner des directives concernant l’enfant dans lequel il se réincarnerait, il a décidé qu’il ne se réincarnerait pas. Quittant ses fonctions de chef politique du Tibet en 2011, il annonce en 2104 que le Dalaï Lama n’a plus lieu d’être, puisque l’importance de la fonction revêtait avant tout un rôle politique. Le Tibet doit pour lui tendre à devenir une démocratie, et sa décision historique est un véritable pied de nez à Pékin. Pas de réincarnation, soit pas de possibilité pour le parti dirigeant de choisir le futur Dalai-Lama.

Mais revenons à Litang. Tristement célèbre dans la culture tibétaine, la petite bourgade  a vu naître le premier soulèvement monastique contre l’ingérence de Pékin en février 1956. Restant cloîtrés dans le monastère des semaines durant malgré le siège de l’armée, les moines et la population seront finalement massacrés s’ils ne pouvaient fuir. L’actuel Dalaï lama, Tenzin Gyatso fuira à Dharamsala 3 ans plus tard, où il installera le gouvernement tibétain en exil. Après que Shang m’ait conté des bribes de l’histoire du dirigeant de la secte des bonnets jaunes, nous nous dirigions vers le monastère. À nouveau nous pénétrions dans l’univers calfeutré du Tibet. Les gros piliers d’un rouge écarlate répondaient à des tangkhas multicolores sous le regard rassurant d’un bouddha doré entouré de centaines de ses semblables. L’endroit était mystérieusement vide. La ferveur des pèlerins ne nous avait cette fois pas suivi jusqu’ici. Et pour cause. À quelques encablures de l’ensemble religieux se trouvait des monts invitant les inhumations célestes en leur sein. Nous avions une vague idée de la cérémonie, du moins nous en connaissions le principe. Mais le cérémonial est aussi mystique qu’il est troublant. Après avoir veillé le corps pendant près d’une semaine, la famille se réunit autour de l’être aimé sur cette montagne pelée. Le Rogyapa, forme tibétaine de nos thanatopracteurs, est alors en charge de découper le défunt, broyant les os d’une part pour les mêler à l’orge, au thé et au lait de yak, et découpant les chairs d’autre part. Le corps nourrit les vautours tournoyant depuis le début de l’opération et revient de fait à la Nature. Ce processus est une étape primordiale de la réincarnation bouddhiste. Nous avions vu les tours du Silence à Yazd, en Iran, que les Zoroastriens utilisaient pour accrocher les corps des défunts et inviter les vautours à se nourrir. Mais nous avions seulement vu les tours, vides, sans qu’aucun corps ne viennent perturber un silence qui en disait long. Ici, nous assistions, déconcertés, à une cérémonie à laquelle nous n’étions pas franchement préparés. Malgré la distance qui nous séparait des familles et de l’homme en blanc -il s’agit tout de même d’une cérémonie funéraire- nous pouvions distinguer les membres et les os disparaître sous l’arsenal du boucher. L’image est extraordinairement belle, mystique, cosmique même, mais la trivialité de l’acte est dérangeante, oppressante pour les occidentaux que nous sommes. Un malaise s’installe. Un sentiment de voyeurisme nous saisit. Les régions tibétaines nous ont transporté, mais il est des fossés que les différences culturelles ne peuvent combler.

C’est un brin tiraillés que nous quittions l’ouest du Sichuan. La ferveur bouddhiste était derrière nous, nous le savions. Nous n’y avions que trop peu gouté, et le Laos approchait. Nous comptions désormais les jours qui nous séparaient du pays aux mille éléphants. Avant ça nous devions découvrir des paysages extraordinaires non loin des gorges du Tigre, dans le Yunnan. Nous y ferions une rencontre pour le moins détestable. Un paysan local usa de stratagèmes obscurs pour nous soutirer de l’argent. Le seul mot qu’il connaissait en anglais, « money », ne laissait guère de doutes sur ses intentions. La région était touristique et illustrait malheureusement ce que la Chine considérait du tourisme. Nous étions des larfeuils sur patte. L’histoire se termina bien, la faute se trouvant dans les deux camps après que la femme dudit paysan fit monter les enchères, que nos hommes se soulagèrent sur des roues qui n’avaient rien demandé -l’action ne fut pas la plus intelligente qui soit je vous le concède, mais aux grands maux, les grands remèdes -, et que des amis de notre gaillard trouvèrent intelligent d’user de jets de pierre pour nous éloigner. Chacun s’excusa, sous le regard rassuré des petits fonctionnaires de police. Ils avaient gagné, nous ne serions plus des touristes potentiels dans le coin.

Il nous fallut ensuite arpenter les routes sinueuses du Yunnan, traversant tour à tour une jungle luxuriante qui allait nous accompagner jusqu’au Laos et les fameuses plantations de thé extraordinairement organisées. Déjà nous tournions le dos à l’Empire du Milieu, déjà la végétation  sud est asiatique réveillait les souvenirs enfouis d’il y a cinq ans, souvenirs qui marquaient nos premiers regards échangés. Nous n’étions déjà plus tout à fait en Chine, malgré les voitures récalcitrantes à passer la frontière. Nous sortions finalement du pays comme nous y étions entrés. Le convoi avait un air de vacances, Turbo tracté par le Mattroll, Rosemary tracté par Pépère. Nous nous accordions tous sur un point: nous avions hâte de quitter le pays, pour mieux pouvoir y revenir.

 

 

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