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Les parents se font souvent désirer, c’est bien connu. Alors que j’avais hâte de les retrouver, ils décidèrent de rater l’avion. Pour nous faire languir un peu plus. Quand ils arrivaient enfin, c’est une maman déchaînée que je retrouvais. Du haut de ses 1m56, elle ne put attendre de suivre le chemin usuel à la sortie de l’avion et elle tenta presque de sauter par dessus la barrière de verre pour nous enlacer. Ils étaient arrivés. Mes parents donc, et mes parents d’adoption. Cinq mois après avoir œuvré avec nous sur un Pépère en préparation, ils le retrouvaient un peu plus baroudeur, mais toujours en forme. Ils avaient apporté dans leurs bagages de quoi ravir nos papilles en mal de douceurs françaises. Quelle ne fut pas pas ma joie de retrouver le goût du saucisson de Trebons! Hugo, quant à lui, éprouva un orgasme culinaire en plantant son couteau dans le morbier crémeux. Ils avaient aussi apporté de quoi rajeunir notre monture. Filtres, silents-blocs, et autres petites merveilles que nous ne pouvions trouver ici. Les trois premiers jours furent donc consacrés à la mécanique, alternant quelques visites de rigueur. Vientiane est une petite capitale, qui culturellement n’a que peu à offrir.

Mais leur regard neuf sur l’Asie leur permettait d’apprécier le plus commun des temples bouddhistes. De là jaillissait une vérité cruelle pour les assoiffés d’ailleurs que nous étions: déjà, au bout de 5 mois, nous devenions des blasés de l’essence même du voyage. Ce que nous connaissions devenait banal et n’avait à nos yeux que peu d’intérêt. Une leçon de vie aussi: alors que les parents s’émerveillent souvent de la propension de leurs enfants à s’étonner de tout, je voyais les parents redevenir minots et jouir d’une innocence que nous avions perdue. Je redécouvrais avec eux ce qui me laissait de marbre. Ils regardaient d’un air béat, les yeux presque humides, les moines safranés faire leur lessive, les tuks tuks nous harceler à chaque coin de rue, les dragons pourtant bien frais envahir les temples, les laotiens lançant des « sabaideeeeee » à n’en plus finir. Alors que nous nous extasions devant des saucissons, ils tombaient amoureux de saucisses à la citronnelle, de riz gluant et de légumes inconnus cuisinés au wok. Leur seule ennemie fut la coriandre. Ils rencontraient nos compagnons de route avant des derniers adieux pleurnichards. Ils n’arrêtèrent pas de parler d’eux pendant les semaines suivantes. Eux aussi étaient tombés sous le charme de la finesse paillarde. 

La paisible Vientiane derrière nous, nous pouvions prendre la route. Ma mère prit place dans Pépère pendant que je posais mon derrière dans une monture dernière génération: clim, vitres électriques, sièges de cuir. Un confort bien appréciable sur les routes cahoteuses. Pour la première fois, je voyais mon Pépère de dos. Il avait un plutôt joli derrière, mais le voir cahoter de la sorte me chagrina. Certes, c’était une bête bien robuste que nous avions là, mais je comprenais un peu mieux pourquoi il criait au trop plein quelquefois. 

Nous posions les montures à Vang Vieng et j’en profitais pour montrer les lieux de notre rencontre, qui le terrain de pétanque, qui la rue de notre hôtel, qui nos restaurants près de la rivière. J’appréhendais la réaction de nos ainés face au standard local. C’est pourtant très bien qu’ils s’adaptaient à la douchette -la maman tanne le papa pour une installation future en Périgord - aux moustiquaires ou aux matelas un peu rudes. La nourriture leur chatouillait à peine l’estomac. Vang Vieng n’était plus l’endroit que nous avions connu. Nous pouvions désormais compter les backpacker sur les doigts d’une main, pendant que le tourisme asiatique avait fait ici son trou. Les Coréens chevauchant des buggys rutilants, se déversaient par centaines près des lagons pendant que les Chinois tendaient leurs perches à selfies devant le moindre petit événement. Nous avions choisi le calme à l’ombre des cocotiers, de l’autre côté de la rivière, où il ne reste que les occidentaux. Nous ferions tout de même une erreur. C’est sur les mêmes montures que les coréens que nous décidions de partir à l’assaut des lagons et des falaises karstiques. L’endroit était toujours aussi sauvage et dépaysant. Seulement, après quelques heures, ma monture décida de ne plus avancer. Nous stationnions un moment avant de repartir sur un compère. Les nuages de poussière que nous soulevions faisaient froid dans le dos: les gamins portaient leurs mains au visage lorsque nous les doublions, les maisons avaient toutes été recouvertes de cette couche de poussière rougeâtre si propre à la laterite, et la jungle elle-même perdait de sa fraîcheur. Au moment de rendre nos montures démoniaques, on nous demanda plus d’argent: nous avions dépassé notre forfait horaire, faute à une bête défaillante. Mes parents assistèrent alors à la première négociation musclée par un Hugo intraitable. Le laotien n’en ayant que faire, mon homme se servit directement dans son tiroir pour récupérer le précieux passeport de ma mère. C’était décidé, nous ne donnerions plus jamais le sien en caution.

Malgré cette petite mésaventure, nous nous dirigions le lendemain vers Luang Prabang. L’ancienne capitale royale, truffée de temples bouddhistes plus majestueux les uns que les autres est un havre de paix et de sérénité. Le Wat Xiang Thong, le plus célèbre d’entre eux, compte un temple entièrement recouvert de mosaïques de verre. Il y a 5 ans, les couleurs fanées laissaient l’esprit divaguer sur une splendeur d’antan. Aujourd’hui la place entière a été restaurée et le soleil éclaire chaque petit segment de verre pour qu’en rejaillisse un arc en ciel détonnant.

La ferveur endémique est ici encore prégnante. Les errances matinales des moines sont même classées au patrimoine immatériel de l’Unesco. À six heures pétantes, des ombres emmitouflées dans de grands pagnes safranés entament une marche munies d’un panier tressé pour recevoir riz gluant et autres victuailles. Des femmes endimanchées leur tendent leur dû pendant qu’ils entonnent un chant de prière.

Le moment a quelque chose de divin, même si bon nombre de touristes n’hésitent pas à jouer les paparazzi à quelques centimètres à peine des visages bénis. Pourtant la ville incite chacun à garder une distance de rigueur à coups de panneaux postés à chaque coin de rue et de petit guide à l’usage du voyageur traînant dans toutes les guesthouse. La sérénité de la petite bourgade profitait à quelques vagabondages à bicyclette, errances le long du Mékong et au cœur de ruelles tortueuses mêlant anciennes propriétés coloniales et baraques en bois sur pilotis et balade fluviale au coucher du soleil.

Il va sans dire que tous ont été charmés. Ma mère n’avait d’yeux que pour les moines. L’orange vif et le pardessus safrané de leur tenues l’enchantait. Si elle le pouvait, elle s’habillerait bien tous les jours de la sorte. Mais la mode n’est paraît-il pas encore arrivée en Occident...

Hésitant sur la poursuite du périple, nous décidions finalement de les amener dans le grand nord. Nous savions pertinemment que cela induisait de retourner un peu en Chine. Les frontières sont poreuses et les Chinois fluides comme l’eau. À Oudomxai, nous les laissions le temps de rallier la frontière pour aller s’enquérir d’un sésame que nous n’avions point reçu. En bonne fille juive, j’appréhendais de les laisser seuls. Pourtant nous les retrouvions confortablement installés dans une petite bicoque merveilleuse, où Souphahiline exerçait dans sa modeste cuisine. Les plats étaient divins, son sourire contagieux. Pousses de bambous craquantes, poissons cuits dans de savoureuses feuilles de bananier et riz gluant à la mangue. Le Laos enchantait les palais au moins autant que les cœurs.

Nous prenions enfin la route vers la région septentrionale de Phongsaly. Les premières routes défoncées nous y attendait. Et les premiers arrêts de rigueur pour laisser œuvrer les tractopelles. Ce Laos est celui dont j’avais le souvenir, où même les routes t’apprennent que contre le temps tu ne pourras rien. Le réseau avait été sacrément amélioré, mais il subsistait des portions hasardeuses. Pour notre plus grand bonheur. Nous rallions la petite bourgade à la faveur de la nuit. Le confort des bungalows s’en était allé avec les kilomètres, et pourtant pas un son ne s’éleva contre les douches froides et l’odeur de moisissure qui régnait par ici. À la lueur du jour, la région nous enchanta. Qu’on se le dise, la petite ville n’a rien à offrir. Mais les plantations de thé vieilles de 400 ans, les mers de nuages qui te feraient presque douter que tu es sorti de tes rêves cotonneux depuis quelques heures et les ethnies environnantes furent un régal pour tous. Ce fut la première région que nous découvrions tous ensemble.

Nous repartions vers le sud. Les routes sont telles qu’il est impossible ici de faire une boucle. Même topo sur le retour, tractopelles et latérite fluide comme l’air. Tout se couvre progressivement de cette fine pellicule rougeâtre. Le soir sera festif. Nous célébrions les 13 ans de mon homme. Refusant de vieillir, il préférait les chiffres dans ce sens. Ce fut un festin fusion franco-laotien. Les tomates à la coriandre plongées dans l’huile d’olive grecque accompagnaient un foie gras à point et un saucisson bedonnant. Les litchis fondaient dans la douche et ma mère se prit à les aimer. Les boissons aussi jouaient la mixité. Le vin rouge s’associa au whisky et au laolao, cet alcool de riz imbuvable qu’on partage ici comme de l’eau. Hugo reçut en cadeau une clé à molette: sa vie avait bel et bien pris un nouveau tournant.

Nous repartions chemin faisant vers Luang Prabang, arpentant quelques rues qui nous avaient échappées et quelques cascades planquées dans la jungle qui promettaient des sueurs froides.

Puis Vangvieng encore. Cette fois, nous y rencontrions Philippe, un expatrié vivant ici depuis un peu plus de 5 ans. Nous l’avions d’ailleurs rencontré à cette période: il venait s’ouvrir un restaurant chapeauté par sa femme, une laotienne originaire de Savannakhet, dans le Sud du pays. Philippe est tombé en admiration devant le pays il y a de ça une dizaine d’année et n’a plus pu le quitter. Il parle du Laos et de ses habitants avec une voix teintée de bienveillance et d’admiration. Oui, les laotiens ne sont pas des foudres de travail. Mais ils savent apprécier ce que la nature leur offre comme nul autre. Pêche, chasse et cueillette rythment leur quotidien. S’adapter à un rythme de vie effrénée comme ses voisins leur paraît bien ridicule. Oui, certaines fois, leur nonchalance peut frustrer, voir agacer. S’adapter à leur notion de temps suspendu a été sa solution, et il s’y sent comme un poisson dans l’eau. Il fait partie de ces rares expatriés qui parlent le lao, et conte anecdote sur anecdote du moindre de ces voisins avec un rictus amusé. Son amour du pays se dessine conjointement à ses fossettes. Mais aujourd’hui il est quelque peu angoissé. Le pays se transforme sous l’influence chinoise, et dans le coin, coréenne. Les laotiens vendent leurs terres au plus offrant pour des sommes ridicules. La propriété ne les intéresse guère, ils vivent au jour le jour. En ça réside leur force. En ça réside peut-être leur perte. Notre regard est tendre, ceux des colons modernes est pécuniaire. Au diable la patience, la paresse, le temps de Dame nature, et l’appréciation de la vie pour ce qu’elle a de plus vrai dans sa simplicité. Quand il était arrivé à Vang Vieng, il avait fui les foules pour se réfugier de l’autre côté de la rivière. Venaient chez lui ceux qui souhaitaient le calme. Aujourd’hui, la vue incroyable sur les falaises karstiques dont il jouissait jusqu’alors est bouchée par une immense enseigne pour Utopia, une entreprise touristique coréenne à l’origine des centaines de buggys qui soulèvent chaque matin la latérite près de son échoppe. Le calme s’en est allé en même temps que sa vue sur les falaises. Il pense désormais partir dans la famille de sa femme, non loin de Savannakhet. La bas, ce sont les vietnamiens qui ont le pouvoir. Mais les vietnamiens ne sont pas encore friands de buggys.

Le séjour touchait à sa fin et les cœurs se serraient. Dans deux semaines, Santa s’habillerait de son plus beau costume écarlate pour ravir les enfants du monde entier. Pour moi, Noël est une fête de famille, mais il fallait que je dise au revoir à la mienne avant ça. Je tentais de conserver une belle énergie jusqu’au bout, mais le cœur n’y était plus. J’avais adoré remettre les sacs à dos sur les épaules de mes quatre parents. Le virus du voyage m’avait attrapé petite, lorsque je visionnais les diapositives du Pérou ou du Népal sur la toile blanche tirée près de l’âtre réconfortant de la cheminée. Sur les diapos, des visages de trentenaires venaient irradier l’image. Trente ans plus tard, j’étais rentrée dans l’image. Eux en étaient sortis, mais le Laos avaient à nouveau inscrit leur empreinte dans la pellicule. J’avais aimé les voir touchés, qui par un temple doré, qui par des graines de légumes inconnus, qui par cet orange prégnant qui te poursuit dans tes rêves, qui par ces enfants pieds nus qui s’amusaient le jour durant d’une simple toupie de bois. J’avais aimé voir leurs sourires, leurs étonnements, leurs joies, leurs doutes. J’avais aimé les voir s’adapter sans difficultés aucunes sur un continent qu’ils ne connaissaient pas. J’avais surtout aimé les voir s’émerveiller d’un rien devenu invisible à mes yeux. Mes parents m’avaient donné le virus du voyage. Ils venaient de me faire une piqûre de rappel. 

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