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Réveillon au riz gluant

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Le départ des parents dessinait à l’encre indélébile le retour à un quotidien que nous avions quelque peu oublié. Nous étions partis en couple, mais depuis la fin du mois d’août, nous vivions au centre d’une tribu nomade. Nous avions roulé à 6, puis à 17, puis à nouveau à 6 lors de la visite des parents. Désormais, nous nous regardions dans le blanc des yeux. L’adaptation avait été rude, mais nous nous y étions fait. Nous repartions à zéro. Nous étions ravis de pouvoir redécouvrir le Laos main dans la main, mais les habitudes difficilement acquises s’en étaient allées au fil des kilomètres. 

La réadaptation ne fut pas des plus aisées, d’autant que nous devions nous arrêter quelques jours à Vientiane pour faire ce que nous avions mis de côté faute à un temps qui nous faisait cruellement défaut. Depuis un mois, nous n’avions plus de gaz. Nous avions bien tenté quelques fois de remplir nos bouteilles françaises, mais personne n’acceptait. Cela devenait critique. Les effluves de café au réveil n’étaient qu’un lointain souvenir, de même que la joie que je me faisais à cuisiner chaque jour des ingrédients inconnus. Ici, nous rencontrions les premiers effets négatifs d’une nonchalance laotienne. Il fallut nous y reprendre à plusieurs fois pour qu’un quidam daigne nous aider. Lorsque le falang débarque, on lui répond immédiatement par la négative avant même qu’il n’ait pu poser la moindre question. On est ainsi certain de ne pas perdre la face, et son temps en palabres de mimes. Les laotiens n’ont que faire des étrangers de même que des profits superflus. Mais devant l’insistance d’un Hugo en mal de caféine, jouant sur la corde sensible, invoquant la famine approchante, retournant maintes et maintes fois chez le même homme muni de bricolages inutiles, on eut pitié de nous. Le garçon peut être tenace, j’en suis la preuve vivante. Les bouteilles furent placées dans des bassines remplies de glaçons, pendant qu’un Hugo fort motivé mais fort inconscient appuyait de toutes ses forces un tuyau inadapté délivrant le graal dans nos bouteilles. Ce fut fait à l’arrache, mais ce fut fait. Il fallut aussi réparer le frigo. Les températures commençaient à monter gentiment, et sans lui, nous ne pouvions rien conserver. Puis nous nous occupions de Pépère. L’arrêt mécanique un mois plus tôt lui avait redonné de la vigueur, mais notre réservoir de gasoil fuyait de plus en plus. L’affaire aurait pu être simple: nous avions rencontré Mike, un expatrié canadien, LA référence au Laos pour tout voyageur motorisé. Ses petites lunettes rondes posées sur le bout du nez, sa calvitie prononcée, sa patte folle et son caractère bien trempé en faisait un bonhomme attachant. Du haut de ses 75 ans, nous voyions en lui un passionné de vieilles voitures et de voyages, désireux d’aider des vagabonds éprouvés par des pays aux routes cahoteuses. Il contait passionnément des bribes de sa jeunesse nomade, en Afrique, en Asie ou au Canada et semblait vouer un profond respect aux voyageurs. Notre seule réticence fut la manière dont il s’adressait à ses ouvriers, les traitant bien volontiers de « monkey », et louant leur incompétence à tours de bras. Nous ne nous sommes donc que trop peu méfiés, séduits par le personnage. Alors que l’opération démontage-soudure-remontage du réservoir ne devait prendre qu’une journée, nous nous retrouvions contraints d’élire domicile sous le toit de tôle pour plusieurs jours. En cause une mauvaise manipulation ayant entrainé de la casse. Nous avions du temps certes, mais Noël approchait et nous souhaitions le passer ailleurs que dans un lugubre garage au fin fond d’une impasse sombre à respirer les effluves nauséabondes de notre propre réservoir. Quand enfin nous repartions, le réservoir fuyait encore. Ou comment perdre du temps et de l’argent en 3 leçons...

Mais qu’importe. Noël approchait et recouvrait la saison des bivouacs. Nous nous dirigions vers la région septentrionale de Phonsavan, fameuse pour ses plaines fraîches et revigorantes. Nous déambulions à nouveau dans les marchés colorés, à la recherche de doux légumes et de riz gluant. Nous ponctuions chaque bivouac de Beerlao bien plus populaire ici que l’eau. Nous dormions près de lacs où les pêcheurs s’échinaient jusque tard dans la nuit à ramener de maigres poissons qu’ils attrapaient après une virevoltante danse de filets. Le matin, les chasseurs arrivaient le regard fier pour nous proposer rats et écureuils qu’ils avaient fait prisonniers dans leur pièges de fortunes. Nous souriions un brin gênés devant ces petites boules de poil que nous préférions voir grignoter de la noisette.

Le réveillon de Noël ne fut pas notre plus belle réussite. Freinés par une piste de latérite cahoteuse, ce n’est qu’à une heure avancée que nous décidions enfin d’arrêter le moteur. Nous avions des bouts de France dans les besaces et le foie gras comme le Ricard ne seraient pas de trop pour égayer cette journée pas comme les autres. Alors que nous déballions notre maison, un laotien déjà bien imbibé et ses deux fils nous conseillèrent de quitter les lieux au plus vite. La place choisie à la faveur de la nuit tombée était un ancien bastion de rebelles Hmong. Il y a encore quelques années, il était fortement déconseillé d’errer dans les parages. Mais les révoltes s’étaient bel et bien taries et l’endroit, jouissant d’une vue dégagée sur les collines luxuriantes alentour nous convenait plutôt bien. Le conseil du laotien se transforma de manière insistante en ordre. Il ne bougerait pas si nous ne bougions pas: il était le garant de notre survie alors même que ses mimes de tirs de fusils manquaient de le faire trébucher à chaque nouvelle interprétation. Nous le suivions jusqu’au village le plus proche et élisions domicile sur le rudimentaire terrain de football des jeunes du village. Un Noël on ne peut plus local, ponctué par l’apparition éphémère de laotiens perplexes, égayé par une pop locale à laquelle nos oreilles ne se faisaient toujours pas, et entouré de cette poussière rougeâtre dont nous ne pouvions définitivement pas nous dépêtrer. Le lendemain rendit ses lettres de noblesse à ce jour tant attendu pour les enfants que nous étions restés. Les pistes de latérite défoncées nous conduisirent dans une rizière asséchée d’où nous jouissions d’une vue imprenable sur les parcelles avoisinantes  savamment agencées en terrasses. Le foie gras, ultime reliquat de la visite des périgourdins, fut de sortie et il s’associa étonnamment bien à la Beerlao et aux jeunes pousses locales.

Les couleurs qu’offraient les paysages au Laos semblaient provenir d’une palette inconnue, surréaliste et un brin divine. La lumière était suspendue au même titre que le temps, et le soleil léchait la végétation luxuriante tel un pinceau délicat. Il la dessinait tout à tour sous son meilleur jour, accentuant les verts d’une luminosité folle, comme un écho sonore aux rizières fluorescentes, puis la dépeignait sous ses traits les plus sombres jusqu’à à la rendre menaçante. Les âmes se faufilant au petit matin entre les pousses de riz venaient déranger de la plus subtile des manières une quiétude rythmée seul par le bruissement du vent. Cette vie au ralenti dépeignait chacun de nos réveils et encourageait la paresse. Une carte postale idyllique que nous aimerions suspendre nous aussi sur la corde du temps, éloignant ces envahisseurs historiques et contemporains qui grignotaient inlassablement notre paradis terrestre.

Le Laos était fort. Son flegme légendaire le rendait fort. Pourtant, il avait été attaqué à répétition dans le plus grand silence. Le silence d’abord de nous autres français, qui l’avions envahi sous le nom si trompeur de protectorat. La région de Phonsavan, célèbre pour ses plaines des jarres, de grandes jarres de pierre dont les plus anciennes dateraient de 5000 avant JC, l’était plus tristement pour être l’une des zones terrestres les plus bombardées de l’histoire. Ces monstres de pierre étalés tel de petites graines paraissaient en effet bien ridicules face aux gigantesques cratères creusés par les  engins destructeurs.

On nous dit ici d’éviter les off road et les bivouacs hors des sentiers battus, ce qu’on nous répéta inlassablement jusqu’au Cambodge. Nous restions donc sur des routes balisés, ce qui ne nous empêcha pas de nous mettre dans des situations ubuesques. Bien installés pour quelques jours près d’une cascade incroyable, le temps se rappela à nous lorsque la pluie s’installa. Une fine pluie rafraîchissante, seul rempart à un petit feu bienfaiteur, se transforma au fil des heures en une avalanche drue et ininterrompue. Nous étions dans une cuvette et la suite s’annonçait pire. Nous décidions de reprendre la route au petit matin, trempés jusqu’aux os. Seulement, après quelques mètres, il fallut nous rentre à l’évidence. Les pneus de Pépère avaient tout bonnement disparus sous une dizaine de centimètres d’une boue collante et grasse. Nous avancions autant que nous pataugions. Mètre par mètre nous tentions de reconquérir un semblant d’adhérence en nettoyant les pneus régulièrement. Fatalement arriva le moment où nous fument arrêtés. Coincés. Tankés. Dans une pente à plus de 12%. Pas un véhicule à l’horizon. Les quelques laotiens qui passèrent par là esquissèrent un rapide sourire avant de reprendre leur route pieds nus et pataugeant dans ce qui était devenue une patinoire géante. Cailloux disséminés tel le Petit Poucet, lit de branches et de feuilles installés sous les roues de notre bolide, plaques de désensablage placées et déplacées, rien n’y fit. Pépère avait acquis un joli teint hâlé pendant que nous étions à notre tour couverts de cette boue ravageuse. Et dire que certains payent des fortunes pour adoucir leur peau à coup de bain de boue... L’heure avançait, le soleil disparaissait, et il nous était tout bonnement impossible de déplier le lit dans une telle pente. Le souci majeur résidait dans le poids de notre monture. Un derrière de 3 tonnes est bien difficile à déplacer même avec quelques paires de claques sur les fesses. D’ordinaire, les 3 gaillards qu’étaient Jordan, Christophe et Simon s’installaient sur le capot de la bête pour basculer le poids sur l’avant et permettre à Pépère de s’élancer fièrement. Cela nous était arrivé quelques fois et nous connaissions désormais la manœuvre. Mon poids plume ne changea cette fois pas grand chose à la donne, et je finis par m’installer près d’Hugo, tentant d’enclencher le blocage de différentiel à la tringlerie défectueuse. Nous réussîmes après quelques essais à faire repartir la bête. La vérité éclatait enfin au grand jour. Depuis l’Iran et ses réparations malheureuses, le blocage se faisait fréquemment la malle. Pépère était un franchisseur extraordinaire, mais sans ce blocage, il n’avait guère plus de capacités que le Kangoo de la maman. Sortis de ce calvaire couverts de boue, nous n’étions tout de même pas peu fiers. C’était notre premier vrai tankage en solitaire, et nous avions réussi à nous en extirper. 

De retour sur la « terre ferme », une réalité cauchemardesque, celles des bombes, nous sauta au visage. Le Laos et le Cambodge se disputent la triste place de pays le plus bombardé de l’histoire. Les Etats-unis continuent encore aujourd’hui à clamer leur innocence et à nier toute implication dans les bombardements qui ont ravagé le pays. La guerre officielle fut avec le Vietnam. Le Laos et le Cambodge furent leur terrain de jeu secret, où ce qu’on appelle dans un jargon nauséabond, des victimes collatérales. Les Vietnamiens niaient de surcroît leur présence au Laos, pourtant célèbre pour le trail HoChi Minh qui permettait au Viet Minh d’approvisionner le sud du pays. Les preuves affluaient sur chaque bombe étiquetées aux couleurs de l’armée américaine. Ces bombes, les bombes à sous-munitions, sont désormais interdites, et pour cause... 

Les laotiens transforment aujourd’hui leur carcasse en cuillère et autres porte clés pour touristes désireux d’accomplir une bonne action. Dans chaque village, ils rivalisent d’ingéniosité pour les utiliser à bon escient: jardinières, écuelle à bétail, socle pour batterie à grain... Bien qu’ils soient au fait du danger qu’elles représentent, les dégâts qu’elles causent sont encore importants. Pour vendre le métal et améliorer un temps soit peu leur quotidien, beaucoup n’hésitent pas à utiliser celles qui n’ont pas été désamorcées. Parce que le souci réside en ce point: bon nombre n’ont pas explosé lors des bombardements et continuent à ravager de leur puissance destructrice ceux qui s’en approcheraient de trop près. Le MAG, une ONG de déminage américaine -vous noterez l’ironie de la situation- forme dans la petite bourgade de Phonsavan un grand nombre de locaux au désamorçage des engins explosifs. Au delà des dégâts humains et matériels les bombes ont engendré une situation économique désastreuse. De peur de se faire sauter, les paysans ne peuvent cultiver de nouvelles terres et se cantonnent à celles qu’ils considèrent sans risques, multipliant les risques de pénurie et de famine. Le drame perdure sans que d’aucuns s’en alarment. Après tout, personne n’est responsable, puisque personne n’a bombardé.

Sur ce point encore, le flegme laotien nous étonna. Pas de rancœurs, pas de haine. S’adapter à la situation fut leur leitmotiv, et leurs sourires édentés auraient presque pu effacer toutes ces affrosités. Le dégoût que nous inspirait la marée colonisatrice venue du Nord s’ajoutait à celui qui était engendré par ces armes venues d’un autre temps, continuant à décimer des populations dans l’indifférence la plus totale...

Mais il nous fallait avancer, abandonnant ce triste constat aux locaux en mal de libertés. Le nouvel an approchait. Notre visa arrivait bientôt à échéance et nous volerions dans quelques jours vers Hanoï. Nous nous engagions sereinement vers le Sud, comme si nous rentrions à la maison. Le Laos incarnait nos pénates plus que tout autre pays. Les routes nous enchantaient, la pluie nous dérangeait à peine. Le rythme du vent dans la jungle était devenu le nôtre, saccadé seul par le bruit du peigne lourd des métiers tassant les chaînes de soie et de coton. Nous voguions à la vitesse des barques sillonnant le Mékong. Nous nous étions glissés dans la peau de cette population dont les mauvaises langues disaient qu’elle écoute pousser le riz. Quand d’autres le plantent. Le ralenti nous allait si bien, entre contemplation et méditation. Nous étions au centre d’une perle imperméable au monde filant à la vitesse de l’éclair. Nous passions la nouvelle année empreints de cette sérénité, bien loin du tumulte qu’elle accompagnait ailleurs. Peut être la première fois que cette nouvelle année ne nous atteignait pas. Seuls le temps continuait à courir. Au ralenti. Nous pouvions enfin écouter pousser les grains de riz.

 

 

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