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Vietnam. Je t’aime... moi non plus

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En mai 2016, j’avais débarqué au pays d’Ho Chi Minh avec une seule idée en tête: trouver une « jupe aux mille plis », portée jadis par l’ethnie des Hmongs fleuris du nord du pays. J’avais échoué 3 ans plus tôt au Laos et mes visites répétées au musée du quai Branly n’étaient en réalité qu’un pèlerinage pour admirer une fois de plus la prouesse textile que représentaient ces jupes. Et je l’avais trouvé mon trésor. Parcourant des étalages qui ne mettaient en avant que les pâles copies chinoises aux tons fluorescents dans la petite bourgade de Sapa, une vieille femme à la peau brunie et fatiguée par trop de travaux aux champs m’avait écoutée, étonnée. Non, cela ne se faisait plus. Trop long à réaliser, trop lourd à porter aujourd’hui. Puis sa voisine vit là l’occasion de se faire un beau billet. Apparut, poussiéreuse, usée par le temps, toujours enserrée dans les cordes de lins fixant les plis, une merveille démontrant les prouesses techniques dont étaient capables ces femmes. Un magnifique mélange de chanvre tissé à la main et teint à l’indigo, de batik réalisé à la cire d’abeille, d’appliqué de coton coloré finement cousu à la main et ponctué de broderies au point de croix. Le tout avait été plissé puis maintenu par de lourdes planches de bois tellement le textile était lourd. Un ensemble de savoir-faire en voie de disparition réuni dans une seule et même pièce. Mon Trésor ! Dès lors, je n’avais pu qu’apprécier ce pays haut en couleur. Les paysages incroyables du nord aux routes serpentant dans une brume prégnante qui révélait à chaque épingle un potentiel incroyable, coincées entre des rizières fluorescentes et des monts rocheux noircis par la pluie, des cultures de maïs ou de chanvre installées sur des pentes que même nos chèvres pyrénéennes regarderaient d’un œil méfiant, des ethnies multicolores à l’accueil et à la gentillesse sans égal. 

Hanoï, cette ville trépidante où l’on dégustait des incroyables mets assis sur de petits tabourets de plastique bleu à même la rue, des cafés aux œufs dont je cherche toujours la recette, et de jeunes vietnamiens désireux de communiquer pour améliorer leur anglais. Seule la baie d’Ha Long n’avait trouvé grâce à mes yeux. Pourtant joyaux du patrimoine de l’UNESCO, elle avait abandonné son âme au tourisme de masse qui la défigurait un peu plus chaque jour. 

Je gardais donc du Vietnam un souvenir chaleureux. C’est d’ailleurs en revenant que j’avais dit à un Hugo motivé : « Ça y est, je suis prête. Partons sur les routes d’Asie! »

Pourtant, cette fois, notre contact avec le pays fut plus rudes. La première faute en incombait à notre Pépère. Étranger, il ne pouvait entrer. Nous le laissions donc tristement à Vientiane, non sans se retourner maintes fois pour lui faire nos adieux. Si l’on m’avait dit jadis que je m’attacherais à une voiture, je vous aurais incontestablement ri au nez. Il faisait partie de la famille désormais. Nos sacs à dos de baroudeurs reprirent donc du service et nous fument presque étonnés d’arriver à caser nos vies dans un seul mastodonte. Dont la moitié fut inutile au passage.... nous avions encore beaucoup à apprendre! L’arrivée à Hanoï marqua immédiatement  une profonde différence avec le Laos. Ici, on parlait anglais, on nous tapait vigoureusement sur l’épaule pour nous inciter à monter dans un tuk tuk, on négociait avec nous le moindre Dong, on parlait fort, et on n’était pas toujours sympathique. Le Vietnam vibrait à chaque instant, le Vietnam hurlait, le Vietnam se développait. Il était l’une des seules contrées sud-est asiatiques à pouvoir  se frotter à son vieil ennemi qu’est la Chine. Alors bien sûr, il était plus âpre que ses voisins. À Hanoï, nous arrivions peu de temps après le nouvel an. La place autour du lac Ho Hoan Kiel avait été réquisitionnée pour un show bruyant dans lequel se succédait des mauvais DJ’s et des stars de la pop locale enfermés dans des costumes à sequins et paillettes tout juste sortis du plus mauvais de ce que les années 80 avaient à offrir en terme stylistique. La veille, nous avancions au rythme de la tortue, ce jour nous étions devenus des lièvres près du lac de la Tortue, puissant symbole d’Hanoi. Tout était trop rapide, à l’image des feux des deux roues qui se succédaient bruyamment et que nos yeux ne pouvaient imprimer. Impossible même de s’octroyer une pause près du lac sans qu’une vingtaine de jeunes nous sautent dessus pour améliorer leur anglais. J’en avais croisé une petite dizaine il y a deux ans, dont la timidité m’avait touché. Cette fois, ils arrivaient en rang d’oignons, posaient inlassablement les mêmes questions, insistaient lourdement pour qu’on les suive déguster la merveilleuse nourriture locale. Et qu’on deviennent payeurs. Cette fois donc, ils furent épuisants. Notre salut vint de la nourriture. Elle n’avait pas failli à sa réputation et les moments propices à la serenite étaient toujours accompagnés de Nems, du Bun Cha, de Bun Bo, de Ban Cuon ou de Pho. Les plantes aromatiques arrivaient par petits paquets, mêlant coriandre, chiso , herbe à poisson ou citronnelle. Tout était servi dans de simples bols de plastique coloré, et se dégustait à même la rue, sis sur de minuscules tabourets à quelques centimètres du macadam. Les échoppes remplaçaient les trottoirs, qui par la même devenaient des extensions des intérieurs. Il y avait là une explication. Les maisons traditionnelles de la vielle ville dépassaient rarement les trois mètres de large mais poussaient à la verticale, et s’enchaînaient dans un ordre plus ou moins chaotique. Les seules sources de lumière provenaient d’un puit de jour central, dont les premiers étages ne pouvaient jouir. L’humidité était prégnante, les intérieurs respiraient la moisissure. Alors on investissait l’extérieur, et l’on trouvait à la place du trottoir qui un bouiboui, qui un marchand ambulant d’herbes fraîches posé là quelques minutes, qui des poêles et des casseroles, qui des tuyaux de PVC, qui un parking à motos. On faisait fi de l’intimité, on vivait tous groupés.

Hanoï donc nous épuisa. Mais on l’appréciait toutefois. Pour la suite, je désirais amener Hugo au point le plus septentrional du pays. Les paysages m’avaient laissé sans voix et un souvenir impérissable. Cette fois, les choses se déroulèrent autrement. Le guide qui m’avait accompagné il y a deux ans était devenu un vrai businessman. Les tarifs qu’il nous proposa représentaient le double de ceux pratiqués la première fois, et nous décidâmes de partir seuls à dos de moto. Moto qu’il nous loua plus cher que les autres loueurs du coin, en m’assurant qu’il me faisait là un bon prix. La pluie fut de la partie et nous n’avions pas franchement prévu de rentrer à nouveau dans l’hiver. Les gros pulls de laine étaient rangés dans Pépère depuis la sortie du Tibet et ses monts enneigés. Le premier arrêt fut donc pour acheter une paire de gants. Le second pour se réchauffer d’un café brulant au sommet d’un mont où le WIFI était excellent. Le dernier pour passer la nuit dans un homestay. La négociation y fut impossible. Encore. Lorsqu’on la tenta, on nous mis dans les mains un téléphone de l’époque du paléolithique au bout duquel un homme nous cria d’aller ailleurs si cela ne nous convenait pas. Le gestionnaire du homestay donc. Un citadin antipathique qui profitait du développement express de la région pour proposer aux différentes ethnies d’accueillir des touristes. Monsieur Dat et sa femme, la famille de la chambre d’hôte, eux, étaient de anges. Le feu d’épis de maïs secs qu’il prépara fut un merveilleux présent pour réchauffer nos corps glacés et la cuisine de sa femme divine. Mais combien leur donnions-nous vraiment? Au prix de la vie ici, certainement pas grand chose. L’argent partait dans les villes où fleurissaient toujours plus des Toyota Hilux flambants neufs et des hôtels qui juraient dans l’habitat traditionnel.

Mais qu’importe. La route était restée superbe, bien que le charme qu’elle avait revêtu la première fois était entaché par un temps désagréable. Le froid donc, et la pluie qui nous arrêta maintes et maintes fois. Nous zigzaguions entre les panoramas et les arcs-en-ciel sur des routes fraîchement construites, et nous nous payâmes même le luxe de revenir en Chine. Alors qu’Hugo transitait illégalement chez le voisin par un accès connu comme un secret de Polichinelle dans la région, nous vîmes arriver de l’autre côté des chinois désireux d’accomplir la même prouesse. Sauf que les-dits chinois, eux, étaient accompagnés de militaires transformés en guides touristiques pour l’occasion. Hugo leur serra bien volontiers la paluche, marquant par ce geste l’ultime pardon à un pays que nous n’avions pas saisi.

Nous descendions ensuite vers le centre. Inutile de retourner à la baie d’Ha Long. Hue ne nous retourna pas les tripes. La cité impériale avait un certain charme, mais elle était envahie par un tourisme asiatique ravageur, et sa prestance semblait avoir disparu conjointement à ses empereurs.

Hoi An redonna ses lettres de noblesse au Vietnam. Elle fut propice à quelques vagabondages à bicyclette au milieu des rizières et marqua notre retour aux étendues maritimes. Nous avions atteint l’océan Pacifique ! Ou plutôt la mer de Chine, mais qu’importe. La vieille ville nervurée de canaux où voguaient de frêles embarcations et des lanternes de papiers en feu, avait dû être coquette. Mais comme ailleurs, le tourisme l’avait transformé. Les lanternes s’échouaient le jour durant, créant de petits icebergs de papier et de plastique sur les flots, les maisons traditionnelles étaient reconverties en pizzerias dans un pays où la nourriture locale n’avait rien à envier aux mets italiens et il fallait jouer des coudes pour avancer dans un flux cosmopolite et dense. Hugo se remît au surf chez la voisine Danang, le grand port du centre vietnamien, pendant que j’explorais les alentours à vélo. Nous restions finalement une semaine suspendus au centre d’ étendues lumineuses, loin des foules éreintantes.

Dans notre cheminement vers le Sud nous faisions escale à Dalat, ancien lieu de villégiature des colons français, prisée pour sa fraîcheur dans un pays où l’humidité et la chaleur étaient bien étouffants. Propice aux cultures, l’endroit était fameux pour son café et son vin. Rien à dire sur le café. Le vin, lui, n’avait de vin que le nom pour les français que nous étions. Perchée sur les hauteurs de la ville, la pagode zen était maintenant cernée par un parc touristique pour amoureux du selfie. Bof. 

Nous rejoignions finalement Ho Chi Min ville, plus connue sous la nostalgique appellation Saigon. Ici, plus aucune trace du Vietnam d’antan. La ville était un joyeux bordel de lumières, de bruit, de motos, de routes impossibles à traverser et de vie trépidante. Une ville éreintante, suffocante, étouffante, comme l’Asie en a le secret. On y retrouva Adrien, un ami de longue date d’Hugo, arrivé ici cinq ans plus tôt. C’est avec la communauté expatriée française que nous découvrions la ville, sa vie nocturne, ses mœurs et ses secrets. Eux, pour la plupart conquis par le pays à leur arrivée, étaient aujourd’hui dubitatifs. Le développement était rapide, la qualité de vie s’amenuisait, et les difficultés pour lier de véritables liens d’amitiés avec les vietnamiens avaient eu raison de leur amour pour le Vietnam. Ils étaient pour la plupart sur le chemin du retour.

C’est donc un brin déçus que nous quittions le pays d’Ho Chi Minh. Notre liberté de mouvement avait été entachée par l’absence de Pépère et nous avions été contraints de suivre un itinéraire dicté par un tourisme omniprésent. La mafia des bus de nuit décidait des nos moindres faits et gestes, et même de nos arrêts pipi. On s’adressait à nous et à toute la clique de touristes comme à un vulgaire bétail, nous réveillant de cris grossiers quand il fallait qu’on déguerpisse. Dans les restaurants, la carte en anglais qu’on nous proposait affichait partout le double des prix, même dans le plus petit des bouis bouis. Dans les hôtels, on nous demandait expressément de renseigner notre avis sur Trip Advisor, alors même que nous n’avions pas vu la chambre. Les sourires étaient rares, et quand il y en avait, l’anguille pointait vite le bout de son museau sous le caillou. Il y avait certes eu de belles rencontres. Cette famille de l’ethnie Pathen, rencontrée à  Dong Van alors que nous étions frigorifiées, qui nous invita à partager son repas de la plus simple des manières. Ces sourires et ces tapes répétées sur l’épaule alors que nous suivions avec les locaux les matchs de foot qui voyaient sa jeune équipe grimper jusqu’en finale de la coupe d’Asie.

Ces femmes souriantes du marché exigu de Hoi An qui anticipaient la faim insatiable d’Hugo en amenant bien vite de nouvelles victuailles. Et puis il y avait cette nourriture délicate et savoureuse que l’on nous servit partout, du Nord au sud. Cette nourriture qui nous réconfortait dans les moments où nous étions dubitatifs, dans les moments où nos cœurs nous criaient de déguerpir et de revenir chez nous, de l’autre côté des montagnes.