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Une journée en enfer

June 7, 2018

Il est des lieux qui vous marquent. Qui vous tordent les tripes jusqu’à l’écœurement. Qui vous glacent le sang comme le pire des hivers sibériens. Parce que l’histoire dont ils sont l’héritage n’est pas si lointaine. Et surtout parce que vous ne vouliez imaginer telle cruauté humaine. La prison S21, de son nom khmer Tuol Sleng, sise dans un quartier désormais agréable de Phnom Penh, est un de ces lieux. 

En transit dans la capitale cambodgienne pour récupérer notre sésame d’entrée pour Pépère dans le pays, nous profitions du temps des imbroglios administratifs pour visiter cet enfer contemporain. 

Depuis la rue, vous ne pourriez rien soupçonner. Seuls persistent quelques fils barbelés et l’affluence des bus scolaires déversant le jour durant des lycéens cambodgiens venus apprendre ici leur histoire. Leur histoire, ou celle pas si lointaine de leurs parents. Depuis la rue donc, cet endroit ressemble à n’importe quelle école cambodgienne, comme vous pourriez en apercevoir à travers tout le pays. Parce qu’avant de devenir une prison secrète des khmers rouges, arrivaient tous les matins de jeunes cambodgiens venus ici apprendre les mathématiques ou la lecture.

Puis vous franchissez l’entrée, demandez votre ticket et repartez avec un audio guide qui ne sera pas de trop pour vous aider à supporter les horreurs perpétrées à l’intérieur de ces murs. La douce voix dans l’oreillette est celle d’un jeune cambodgien, né la même année que moi. Il parle un français impeccable et seul son accent permet d’identifier son origine. Cette voix nous invite à quelques minutes de quiétude, tout en nous narrant la triste réalité qui fut celle de S21. Le soleil éclaire les manguiers et le faible vent bruisse dans leurs lourdes feuilles. Difficile d’imaginer pareilles atrocités en un endroit si paisible. La voix continue. Libérée en 1979, à la chute du régime des khmers rouges, on n’y découvrit que 7 survivants. 12,000 cambodgiens y périrent. Les tortionnaires, dans leur fuite, prirent tout de même le temps d’exécuter leurs dernières victimes, poignardées alors qu’elles étaient attachées à des sommiers en métal, les laissant se vider de leur sang comme de vulgaires animaux. Ces salles sont les premières que l’on nous invite à arpenter. Une enfilade de salles de classes lugubres au centre desquelles trône un lit de fer. Un simple lit de fer rouillé et branlant, dont la couleur fluctue de l’ocre à l’orange vif. À chaque extrémité se trouvent encore les lourdes chaînes de métal dans lesquelles étaient enserrés les frêles poignets des prisonniers. Sur l’un des lits, une boîte de métal ridiculement petite semble avoir été oubliée. Tellement petite qu’on aurait du mal à y laisser vivre une souris. Il s’agissait là de tout le luxe dont bénéficiaient les prisonniers: des toilettes en boîte. Le vide prégnant et l’écho qu’il renvoie glacent les veines. À mesure que les explications sur l’horreur des tortures perpétrées ici parviennent à mes oreilles, mon sourire s’efface et les larmes ne tardent pas à affluer. Je regarde autour de moi, mais tout semble désespérément flou. Ceux qui se trouvent dans la même salle adoptent la même attitude, éprouvant une gêne tenace fuyant tous les regards. Ici, pour une fois, la décence  de chacun semble enfin s’exprimer, les portables bien enfoncés dans les sacs, les perches à selfies enfin invisibles. 

Les étages supérieurs sont tout aussi glauques, mais ne portent plus les traces de la torture. Une exposition réalisée dans le cadre des grands procès de Pnhom Penh, porte haut la voix de ceux qui ont subi le régime de Pol pot. Autant dire tout le monde. Tout le monde ici au Cambodge a perdu un membre de sa famille, un frère, un père, un cousin ou une connaissance. Tout le monde a souffert de l’extrémisme de ces fous sanguinaires. Leur doctrine se voulait égalitaire, devait rendre au peuple ce que des années de monarchie et de toute puissance occidentale avait pu lui ôter. Mais, bien plus vite encore que toutes les autres expériences communistes, elle vira au totalitarisme sanguinaire. Pol pot et sa troupe de timbrés avaient décidé de tout remettre à plat dans le pays en utilisant le prétexte de l’avènement d’une ère nouvelle. Un égalitarisme radical. Pour ce faire, il leur fallut éradiquer toux ceux qui avaient de quelconques connaissances autres que celles des travaux aux champs. Dès leur prise de Phnom Penh le 17 mai 1975, et ce en seulement 3 jours, ils vidèrent la ville de sa population. Ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient partir étaient massacrés. Ceux qui partirent sans en avoir la force périrent sur la route. Ceux qui survécurent à l’exode furent victimes de la purge ou du travail forcé. Les villes cambodgiennes devinrent une à une orpheline de leurs habitants. Tous devaient devenir travailleurs agricoles dans des conditions déplorables, manquant de nourriture, d’eau et de sommeil. Ceux qui s’y opposaient étaient torturés ou tués. Ceux dont on pensait qu’ils pourraient s’y opposer étaient torturés et tués. Tous ceux qui représentaient une menace pour « l’Angkar », « l’Organisation », étaient arrêtés, torturés, puis abattus. Systématiquement. La petite troupe à la tête de cette purge avait bien des vices, et celui de la paranoïa en tête de gondole. En quatre ans c’est pas moins d’un cinquième de la population du Cambodge qui fut décimée...

L’organisation sanguinaire tut jusqu’aux noms de ces dirigeants -ils n’étaient pas Pol Pot ou Non Chea, mais frère numéro 1 ou frère numéro 2- tentant de garder le secret sur ce monstre froid et boulimique qu’était l’Angkar. Pour ce groupe d’hommes, la menace était partout : les intellectuels -bien qu’eux mêmes parlaient plusieurs langues-, les citadins -eux mêmes connaissaient mieux le béton que la terre-, les étrangers -eux mêmes avaient bien souvent fait leurs études en France- , les moines, les cambodgiens d’origine vietnamienne... et tout leur entourage. Leur système fonctionna sur un principe d’autarcie totale, ce qui permit pour un temps au régime d’éloigner le spectre d’une intervention internationale après une guerre du Vietnam ravageuse. Personne ne fut épargné. Il suffisait de porter des lunettes pour signer son arrêt de mort. Ironie du sort, la photographie la plus célèbre des hauts dirigeants de l’Angkar comporte un homme surmonté de binocles rondes...

Les prisonniers donc, pour partie, échouèrent à S-21. Ils étaient voués à mourir. Ils attendaient le jour durant dans des cellules plus étroites qu’un simple lit, entassés à plusieurs, liés ensemble par de lourdes baramines équipées de manilles enserrant leurs frêles chevilles. Ils ne mangeaient qu’une fois le jour une portion de riz qui ne rassasierait pas un enfant famélique et faisaient leurs besoins dans une petite boîte de métal qu’on leur apportait souvent trop tard. Les journées de misère se succédaient jusqu'au jour ou ils étaient placés dans les premières salles dont je vous parlais plus haut. L’antichambre de la délivrance, celle après laquelle on n’aurait plus à souffrir. Les tortionnaires, le plus souvent de jeunes enfants embrigadés par l’Angkar, les harcelaient le jour durant pour leur tirer les vers du nez. Le plus souvent, les fautes avouées n’avaient jamais été commises. La torture se poursuivait jusqu’aux aveux. Mais qu’importe, il y avait désormais une justification aux yeux des Khmers rouges. Comme si travailler pour la CIA était monnaie courante pour tout cambodgien, qui bien souvent ne connaissaient même pas son existence....

Arrivée dans la salle relatant les tortures épouvantables, je ne pus réprimer un cri sourd. Dans mes oreilles se succédaient des mots que je ne voulais lier les uns aux autres. Des noyades à l’eau croupie, des scarifications ignominieuses, des violences inhumaines... leur créativité dans l’horreur avait été sans limites. Femme, la moutarde me monta définitivement au nez quand j’entendis comment mes semblables furent torturés. Je régurgita plusieurs fois ce que mes intestins me disaient d’expulser. C’était à vomir. Scolopendres et autres insectes dégueulasses, bris de verre ou immondices en tout genre étaient placés dans leurs parties génitales, succédant bien souvent à des viols pourtant proscrits. Quand elles survivaient à la torture, elles mourraient de l’intérieur. Je regardais autour de moi, le regard vide et submergé par des larmes que je ne pouvais contenir. Le silence qui accompagnait cette salle était déstabilisant. Je repris le chemin de la cour arborée, ce que tout ceux qui avaient connu l’exiguïté de ces murs ne purent jamais faire. 

À cet instant, je pensais avoir atteint le summum de l’horreur. J’entendais bien qu’ici avaient péri près de 12000 hommes, femmes et enfants. J’entendais donc. Ressourcée par une ombre bienfaitrice sous un soleil de plomb, je repris le chemin des dernières salles. Hugo était loin derrière, et l’on avait préféré se séparer. Aucuns mots ne pouvaient sortir de nos bouches, seuls nos regards trahissaient notre malaise. Les dernières salles furent les plus rudes. Ici plus de torture ou de conditions de vies déplorables. Seulement des visages. Des immenses panneaux d’affichage sur lesquels étaient juxtaposés de simples portraits. Les portraits de tout ceux qui avaient ici laissé leurs vies. Parce qu’Angkar, dans toute sa folie, était organisée. À chaque nouvel arrivage, elles photographiait chaque homme, chaque femme, chaque enfant, chaque nourrisson. De face, le regard droit et fixe. Le regard vide. Tous posaient avec une ardoise stipulant leur numéro de prisonnier. Ce qui me frappa, et ce qui frapperait toute personne faisant intrusion dans cette pièce, ce fut l’âge de ceux qui constituaient ce paysage triste et figé. Des regards juvéniles, terriblement juvéniles, bien trop juvéniles. Trop innocents. Je détournais mon regard des portraits de jeunes enfants. Comment peut-on être un traitre à 5 ans ? La folie d’Angkar n’avait pas de limites. Tous ces yeux semblaient nous épier, affolés, décontenancés. Ils étaient venus s’échouer dans cet enfer il y a plus de 40 ans, et pourtant, une volonté féroce de les extirper du papier glacé pour leur conférer une réalité palpable m’habitait. D’un coup de baguette magique, j’aurais souhaité éliminer de ces visages décharnées un regard perdu dans les limbes de satan. Tous ces gens étaient morts pour rien. Eux mêmes n’en avaient pas connu les raisons. 

J’étais complètement étrangère à tous ces visages, et pourtant j’en eue le cœur retourné. Je n’imaginais même pas ceux qui étaient venus parcourir ces lugubres allées à la recherche d’un proche, d’un frère, d’une mère, d’un fils. Avec l’espoir secret que jamais ils ne trouveraient des traits familiers immortalisés sur la papier. Avec l’espoir secret qu’un regard connu leur ôterait enfin tout espoir sur la finalité de leurs proches. Ces salles avaient permis à des milliers de cambodgiens d’entamer un deuil difficile, un chemin de la vérité semé d’embûches. Les crânes sis dans la dernière pièce ne m’atteignirent pas. Les os n’avaient que peu de poids face aux regards. Et puis Angkar, dans toute sa folie, photographia même les morts. Pour être certain qu’ils ne seraient définitivement plus gênants. Sur ces portraits là, personne n’aurait pu reconnaître un proche. Les corps étaient décharnés, torpillés par la torture, ravagés par la maladie. L’horreur en grain en noir et blanc.

Le soleil de ce jour fut un des plus beaux que je vis de mon voyage. Face à la mort, face à l’atrocité humaine, se sentir vivant était bien le plus puissant des remèdes. Le plus puissant des pardons. Une excuse de la part de tout ceux qui n’avaient pu arrêter un tel massacre. 

La voix dans mes oreilles s’était tue elle aussi. J’appuyais sur la dernière touche de l’appareil. La voix m’enjoigna alors de devenir un dépositaire de la mémoire et de l’Histoire. Il fallait conter ces atrocités pour que plus jamais elles ne se reproduisent. J’espérais bien qu’ici, elles ne se reproduiraient jamais.  Suite à la reprise du contrôle du pays en 1979, les khmers rouges avaient continué à contrôler certaines régions rurales, et ce notamment dans la province de Pailin qui demeura leur fief jusque dans la fin des années 90. L’Angkar avait asséché le pays, l’avait rincé jusqu’à la moelle, et le chaos qui y régnait alors avait conduit à de multiples et inlassables guerres civiles. Angkar avait tout ravagé, surtout la vie. Entre 1975 et 1979, date de la libération du pays par les forces vietnamiennes, on estimait le nombre de morts à 1,7 millions. Une estimation donc. Soit environ un cinquième de la population cambodgienne au moment des faits... On ne parla plus de victimes collatérales. On pouvait désormais parler de génocide. 

Aujourd’hui au Cambodge, il fallait avoir quinze ans tout au plus pour ne pas avoir connu la guerre. Les guerres. Celles qui étaient nées de ce vivier chaotique qu’étaient les cendres de  l’Angkar. Mais le Cambodge avait su renaitre de ces cendres, et les procès de Phnom Penh devaient condamner ceux qui avaient commis ces crimes contre l’humanité. Pourtant, Dutch, le directeur de la prison de Toulouse Sleng, bien qu’il présenta ses excuses au peuple cambodgien, ne reconnut jamais sa propre responsabilité. 

Le sourire qui illumine aujourd’hui chaque visage khmer devrait être pour lui une claque. Il a tué leur frère ou leur mère, il leur a arraché la vie au prix d’affreuses souffrances, et pourtant, encore aujourd’hui il ne se sent pas responsable. On pourrait en vomir. Mais les khmers, eux, avaient décidé de vivre. Pour être les témoins bien vivants d’une histoire qui ne se reproduirait pas.

 

PS: Parce ce que ce lieu est une épreuve pour tous, parce que quand le récit est relaté par une enfant, le résultat est encore plus poignant, je vous invite à lire ce qu'a écrit Apolline à propos de S21, l'ainée d'une famille voyageuse extraordinaire que nous avions croisée à Vientiane. C'est par ici: http://www.asix.be/les-cotes-sombres-du-cambodge/

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