© 2023 by Name of Site. Proudly created with Wix.com

August 9, 2019

Please reload

Posts Récents

La tête dans les nuages

August 28, 2019

1/10
Please reload

Posts à l'affiche

Et si on leur foutait la paix?

June 23, 2018

Cette fois, c’était bien la dernière. La dernière fois du périple que nous mettions les pieds au Laos, ce joyau si parfait que nous ne pouvions nous résoudre à le quitter. 

Sur ce dernier intermède laotien, j’aurais pu vous parler de notre accrochage avec Mike, l’expatrié canadien, mécanicien de surcroît, chez qui nous avions laissé Pépère pendant notre escapade au Vietnam. Un accrochage somme toute ordinaire en Asie, qui nous parut pourtant bien rude de la part d’un homme qui travaillait exclusivement pour des voyageurs. 

Nous aurions pu vous parler de Chris et Anja, ce couple allemand parti à l’assaut de l’Asie dans un camion Land Rover baroudeur. Mais d’eux je vous reparlerai.

J’aurais aussi pu vous présenter Guy, un autre expatrié, français lui, qui nous offrit un fromage au goût exquis de France quand il apprit que nous avions fait le chemin par la route avec un Pépère bringuebalant.

J’aurais pu vous parler de la douceur du Sud, de ses plantations de café, de ses singes un brin envahisseurs, ou de ses tortues dévoreuses de riz gluant. J’aurais pu vous rafraîchir de ses cascades semées au gré de la jungle comme autant de cocons rassérénants et apaisants. J’aurais pu vous amener avec nous arpenter les 4000 îles, un océan de quiétude au centre d’un Mékong ravageur. J’aurais pu vous introduire à ces mécaniciens laotiens géniaux qui s’échinèrent sur le réservoir de Pépère jusque tard dans la nuit et qui résolurent notre problème, du moins pour un temps, là où Mike avait si brillamment échoué.

J’aurais pu vous saouler une dernière fois avec ce riz gluant si plaisant qui ne connaissait pas en nos estomacs de sensation de satiété ou de Beerlao rafraîchissante qui n’en finissait plus de ponctuer chaque bivouac aux panoramas et aux couleurs insaisissables.

J’aurais pu vous dire encore et encore comment nous avions aimé cette perle fort méconnue de l’Asie du Sud-Est. 

J’aurais pu. Mais le Laos est aussi merveilleux qu’il est fragile, et c’est bien de ça dont j’aimerais vous parler aujourd’hui. Connaissiez-vous seulement ce pays avant que je vous en rabatte les oreilles ? Peut-être pas, et personne ne vous en tiendra rigueur. C’est un pays oublié, enclavé, au centre d’un groupe asiatique trop fort et trop fier pour ses petites menottes de contemplateur.

Attablés autour d’un Beerlao, nous discutions de notre périple avec Jacky, Arnaud et Billy. Malgré leurs prénoms occidentaux, tous étaient laotiens, issus de la même génération que la nôtre. Tous avaient étudié au lycée français de Vientiane et s’exprimaient donc dans une langue de Molière sans accrocs. Billy avait également étudié, puis travaillé au Canada. Quand ses compères de chambrée lui demandaient d’où il venait, il avait pris l’habitude de leur répondre : « Du Laos. Vous ne connaissez pas ? C’est une province du sud de la Chine. » De son ton sarcastique donc, il avait effacé l’existence de son propre pays pour en faire un confettis de l’Empire du Milieu.

Ce n’était que de simples mots. Pourtant, le monstre boulimique du Nord, lui, ne s’embarrassait pas de mots. Le Laos était bel et bien en train de devenir sa province dans les faits. Dans la région de Phongsaly, à l’extrême nord du Laos, les restaurants chinois étaient majoritaires, le laotien  délaissé au profit d’un mandarin omniprésent, les véhicules affichaient haut et fort leurs couleurs chinoises jusque dans les plaques, alors même qu’il nous avait fallu changer la nôtre pour traverser la Chine. Même le riz gluant s’était désolidarisé de son amidon tenace pour se muer en ce riz pâteux bourré d’OGM en provenance de l’autre côté de la frontière. Alors que nous visitions un petit village de l’ethnie Akha, nous trouvions sur la piste de latérite fort défoncée des groupes électrogènes vombrissants et des tentes de fortune. Nous étions pourtant au milieu de nulle part. Vous ne serez guère étonnés si je vous disais qu’il s’agissait là encore de travailleurs chinois. Leur activité favorite, entre autres, était la construction de routes. Le projet le plus faramineux devrait voir Kunming relié par une autoroute et un train ultra moderne à Singapour à l’orée 2020. Qui disait route disait saillie de forêts et de jungles primaires, mais aussi expropriation de bien des familles. Le Laos était faiblement peuplé -environ 7 millions d’habitants pour un territoire d’environ 237000 km2-, on pouvait donc déplacer sans trop de scrupules sa population disséminée de manière sporadique. 

Il y avait les routes donc. Et puis il y avait ce malaise, cette gêne, cette incompréhension quand nous voyions débarquer un simple laotien au volant d’un pick flambant neuf. Sa maison n’était que de bambou et de cordes, de planches de bois et de troncs servant de pilotis. La douche se prenait près de la route, à l’aide d’un tuyau de fortune crachant un liquide bien souvent opacifié par une terre prégnante jusque sous les ongles. Une vie dans tout ce qu’elle avait de plus simple. Ces pick-up faisaient tache et flairaient l’anachronisme. Après maintes et maintes questionnements, nous découvrions finalement la vérité. Elle était moche, elle était dégueulasse cette réalité. Le Laos, comme tous ses voisins d’Asie du Sud-Est était un brin protectionniste et nationaliste en ce qui concernait la propriété. Un étranger ne pouvait posséder un terrain ou monter un business en son nom sans « prête nom », un local auquel il devait s’associer. La règle était la même pour tous. Ou presque. Les Chinois avaient eux trouvé le subterfuge. Ils « offraient » un pick-up flambant neuf, trop propre et trop blanc, à de petits paysans en mal de signe extérieur de richesse, se targuant d’améliorer ici des vies frugales. En tendant les clés de la délivrance, ils adressaient un message aux détails non négligeables : «  tu as tout le temps que tu veux pour me payer ce luxe qui changera ta vie. Tu ne porteras plus tes fagots sur le dos, tu gagneras un temps inestimable pour amener tes récoltes à sécher, tu pourras rallier la ville la plus proche en une journée à peine. Mais il me faut tout de même une garantie de remboursement futur. Pour cela donc, tu hypothéqueras tes terres et ta maison. À mon nom évidemment ». Inutile de préciser que plusieurs générations allaient être nécessaires pour honorer un tel contrat. Insolvable était le paysan, le chinois le savait bien. Le présent empoisonné conduisait la population à s’endetter inexorablement et les terres à changer de main en faisant fi du protectionnisme. Un luxe immédiat contre des vies de labeur. A la faveur d’un « développement » qui n’apporterait que la prolétarisation compensée d’une télévision couleur et d’un pick-up pour un peuple qui savait encore prendre le temps d’en perdre. Le Laos se muait progressivement en un conglomérat d’hypothèques dont les Chinois étaient bénéficiaires. Le Laos se sinisait sans même qu’il ne puisse y mettre un frein. Les Laotiens regardaient leurs voisins s’agiter du haut de leur petit tabouret en bambou en se demandant à quoi bon tant d’énergie dépensée au dépend du vivre tranquille. Pour les Chinois, le Laos n’était plus un pays. Il devenait cette province du sud de la Chine dont Billy parlait ironiquement. 

Et puis il y avait ces gigantesques barrages, ces monstres de béton engloutissant l’eau comme un ogre affamé. Près de Thakhek, ils avaient éradiqué des ethnies entières, ils avaient décimé des forêts et des terres magnifiques. Les frêles troncs de ce qui avaient constitué jadis une forêt luxuriante pointaient faiblement leurs restes vers le ciel, comme un ultime appel à l’aide. Ils étaient noyés, comme à l’agonie et reflétaient une pâle image d’eux-mêmes dans une eau destructrice, en souvenir d’un passé plus glorieux. Les villages avaient été déplacés, et le seul qui subsistait aujourd’hui dans cet immense paysage de désolation ne comptait que quelques bicoques où  l’on devait se rendre par les flots. À quand les pick-up submersibles ? Pour ne rien gâcher au plaisir, les centrales arboraient fièrement des idéogrammes chinois d’un noir bien trop profond, forts utiles si d’aventure nous avions encore un doute sur leurs origines. Cette énergie servait certes  aux Laotiens, mais leur manière de vivre ne nécessitait pas un tel appétit énergétique. Bien vite, tout retournerait aux mains des Chinois et la part laotienne de l’énergie deviendrait quasi nulle en regard de ce qui était exporté chez le voisin boulimique. Ces étendues reflétaient salement ce qui traversait le regard d’un laotien lorsque nous parlions de la Chine : un vide sidéral, un appel à l’aide étouffé par trop de pudeur, une fatalité que nous, propres occidentaux, ne pouvions pas saisir. On vivait au pays du riz gluant et du temps suspendu, les choses n’avaient pas la même saveur. Il fallait les goûter pour savoir que nos choses étaient bien insipides.

Et puis dans le Sud du pays, ce fut un changement de décor. Les Chinois s’étaient effacés au profit des Vietnamiens, installés là depuis fort longtemps. À Pakse, notre « Sabaidee » tonitruant ne servait plus des masses. De passage en plein Têt, le nouvel an Vietnamien, la ville nous apparut trop tranquille. Encore plus tranquille que le Laos pouvait en être capable. La ville était depuis bien longtemps aux mains des voisins, et les commerces qui y fleurissaient vous accueillaient tous de ces lanternes rouges en papier dont nous avions que trop goûté non loin d’ici. Lanternes éteintes, dont la profondeur signifiait l’absence. Ils étaient rentrés au pays le temps des célébrations, de l’autre côté de la frontière. Au nord, nous avions vu ces mêmes lanternes. Elles étaient juste chinoises. 

Et puis il y avait toutes ces associations ou organisations caritatives, à but non lucratif, altruistes du dimanche. Je ne parle pas de ces structures de déminage ou médicales qui tentent d’enrayer le fléau des mines ou des accidents de la route, ou celles qui souhaiteraient juste que certains enfants vivent un peu plus longtemps - chez les Akhas, le prénom n’est donné à l’enfant qu’après son troisième anniversaire, de peur que l’on s’attache à lui avant cela tant le risque de mortalité infantile est élevé. Je parle ici des fameuses ONG de développement. Un mot qui d’emblée dérange. Qui dit « développement » induit un jugement de l’occidental sur le mode et la qualité de vie des gens ici. Jugement établi sur la mesure des indicateurs tels le PIB, de développement humain, le fameux IDH. Jugement établi donc, selon nos propres critères. Et développement... Ils auraient donc besoin que nous les aidions à se développer. Donnez une machette à tout occidental, et demandez lui de défricher une forêt. Ne craignez rien, pas un seul arbre ne sera à terre avant une bonne décennie. Donnez lui du riz matin, midi et soir, et guettez la boulangerie voisine. Il s’y ruera bien rapidement pour retrouver l’odeur du pain qui monte.  Nos habitudes de vie sont celles d’une société donnée, avec les us et coutumes qui la caractérise. Ici, ils ont leurs habitudes. Si, si je vous jure. Ils parlent, ils mangent du riz gluant, ils tissent, ils pêchent, ils travaillent la terre, ils sourient. Ils vivent. Ils vivent de peu, certes, mais à la différence de nous occidentaux, ils savent vivre de peu. Ils ont une belle notion de la vie simple, vivant de cultures vivrières, de pêche, de cueillette, et de chasse. Ils meurent parfois plus jeunes, certainement entouré de moins de faste mais défrichent une jungle plus vite que vous ouvririez une porte. Ils tressent une quantité de paniers et autres contenants avec une dextérité à peine croyable, ils tissent des jacquards avec des métiers constitués de 3 bouts de bois et une immense ingéniosité. Toutes les femmes ici portent des jupes réalisées à la main. Toutes. À en faire baver les défilés de mode parisiens. Ils sont donc autosuffisants, même sur un marché aussi mondialisé et concurrentiel que celui du textile. Non, définitivement, nous n’avions rien à leur apprendre en terme de développement.

Bref, ils étaient forts et ils étaient beaux ces gens. Avant de les quitter, les mains dans le riz gluant, Hugo poussa une ultime gueulante. Je vous concède la vulgarité de mon homme, mais ce trop plein venait des tripes. Ce trop plein venait du trop plein de ce que nous avions vu, amers et impuissants. « Mais putain, on ne pourrait pas leur foutre la paix ? Nous, petits cons d’occidentaux au passé colonial, eux, chinois destructeurs qui boufferaient bien toute la planète? Non mais sérieux, on est qui pour juger ce qui est bien pour eux, ce qui en ferait des êtres civilisés et développés selon notre propre point de vue ? Sommes nous seulement capables d’apprécier la vie un centième de ce qu’ils le sont? » 

Nous n’étions rien. Rien pour ces gens, rien au milieu de ces gens. Ils nous avaient appris l’humilité et la débrouillardise. Ils nous avaient appris à apprécier la vie simple, à paresser sans culpabilité, à sourire simplement. Ils nous avaient appris à jeter les montres et à enterrer dans les tréfonds de nos mémoire la trivialité de la notion de progrès. Ils nous avaient plus appris que nous pouvions leur apprendre, nous, les super développés de l’Occident. Et ils nous avaient appris à apprécier ce voyage, plus que tout autre peuple. 

À l’approche de la frontière cambodgienne, nos cœurs se serrèrent. Je me tournais vers Hugo, le regard plein de larmes. Et si nous ne partions plus? Et si nous suspendions le temps comme on nous l’avait enseigné? Nous avions surtout peur de dire adieu à un pays dont les mutations ne dépendaient plus de lui. Nous avions peur que tous ces chasseurs, cueilleurs, pêcheurs, mangeurs de riz gluant ne disparaissent sous les pick-up trop clinquants. Nous avions peur de ne pas pouvoir montrer un jour le berceau de notre histoire à nos enfants. Qu’ils deviennent orphelins à jamais de cette si belle notion de temps suspendu. Qu’il n’y ait bientôt plus sur terre ce havre de paix ou l’on laissait se dérouler la vie, où l’on acceptait de la laisser filer sans forcément s’échiner à la rattraper.

Alors, je t’en conjure, l’ami Laos, garde ton riz, tes sourires, tes écureuils sur le marché, tes pêcheurs de nuit chorégraphes, tes tisserandes aux mains infinies, ton Mékong furibond, ta terre rougeâtre, collante et rebelle. Ne change rien, nous reviendrons. Attends nous, arrête le temps, nous savons pertinemment que tu le fais constamment. Et jette cette sale Rolex moribonde que t’a offert ton voisin. L’aiguille est détraquée. 

Tags:

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Retrouvez-nous
Please reload

Rechercher par Tags