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Enfin à l'est !

August 9, 2019

Le Japon devait marquer l’ultime point de notre voyage, la destination sise le plus à l’Est de notre traversée du continent asiatique. C’est finalement au bout de deux ans et de 50000 kilomètres que nous l’atteignions. Nous étions arrivés au pays du soleil levant. Parvenir à l’Est avait un parfum de victoire, mais il sonnait aussi un peu le glas du retour. Pendant l’élaboration de notre périple, nous avions maintes et maintes fois repoussé le curseur vers l’est. Notre idée originelle devait nous mener à Xian, d’où l’on était finalement très proche de la terre de notre rencontre, le Laos. Un pèlerinage s’imposait donc. De là, Hugo perçut rapidement un intérêt pour les vagues les plus réputées au monde, pendant que je voyais miroiter les ikats extraordinaires de Sumba. Nous irions donc jusqu’en Indonésie. Cela étant dit, se trouver à quelques encablures des Toris japonais, sans en goûter leur vermillon laqué ne pouvait être une option. Ainsi nous décidâmes que la pays du Soleil levant serait notre est à nous. Après les joies nippones, ce serait donc la France qui guiderait notre boussole.

Pour Hugo, ce devait être une totale découverte. Pour moi, il s’agissait de revenir sur cette terre qui m’avait donné des envies d’ailleurs, 10 ans après. Hormis le coup de vieux que je prenais, j’appréhendais ce retour certainement plus que je n’avais appréhendé n’importe quelle traversée d’un pays jusqu’alors. La peur de la déception me taraudait et me minait. 10 ans auparavant, c’était une expérience unique que j’avais eu la chance de vivre. J’avais été accueillie à bras ouverts par plusieurs familles de tisserands traditionnels du petit village de Hirokawa, au nord de Kyushu. Pendant plusieurs mois, j’avais appris à leurs côtés la technique du kasuri, une technique de tissage mettant en œuvre des procédés de teinture et ligature. Mais j’avais finalement peu expérimenté les difficultés que génère un pays à la culture si éloignée de la nôtre. Récupérée à l’aéroport sans connaître un mot de la langue nipponne, j’avais par la suite nagé dans un océan de bienveillance sans me préoccuper nullement de quelconques responsabilités quotidiennes. Jour après jour j’apprenais, je dégustais, je m’émerveillais. Ma remontée vers Tokyo ne s’était pas avérée plus complexe: des rencontres organisées par Rieko, une japonaise vivant en France à mon arrivée chez d’extraordinaires colocs dans la capitale, tout avait été comme sur des roulettes. J’avais certainement moins peur à l’époque. La joie de la naïveté aussi. Sans connaître l’ailleurs, on ne pourrait être effrayé. La peur et le stress se sont emparés de moi avec l’âge, le travail, la vie, et même le voyage. Et ils ne sont à ce jour pas mes meilleurs compagnons. Alors oui, ce n’est pas tout à fait sereine que je remettais les pieds ici. 

Et puis j’avais envie de présenter à Hugo ce pays sous son meilleur jour. J’appréhendais aussi et surtout cette rencontre. Le garçon n’est pas vraiment connu pour sa propension à accepter les règles et à rentrer dans des cases, alors que le Japon est en truffé. Un peu l’impression d’amener avec moi un éléphant dans un magasin de porcelaine... 

Nous débarquions à Haneda plein d’espoir et plein de doutes. C’était la première fois que nous ne traversions pas une frontière à bord de Pépère. Lui avait pris le bateau depuis Kotakinabalu, et il nous attendait tranquillement dans un hangar à côté d’une Ferrari flambant neuve dont il s’était amouraché. La paperasse pour récupérer la bête nous prit tout de même deux jours, mais tout fut  orchestré à la japonaise: de la rigueur, de l’exactitude, de la minutie, un brin de zèle et je dois l’avouer un certain manque d’efficience. Une foule de papiers auxquels nous ne ne comprendrons jamais rien nous furent donnés, non sans moults conseils avisés. On nous fournit même un code de la route, avec explication tangible des petits panneaux rouges et blancs, jusqu’à la description minutieuse de l’usage des feux tricolores. Il faut croire que le rouge et le vert avaient ici une saveur particulière... Débarquer dans un monde lisse et poli après le bordel sans nom de la voisine indonésienne avait quelque chose de déroutant, voir déstabilisant. Nos repères ces derniers mois avaient été forgés dans le chaos des lianes, dans le bruit assourdissant des klaxons, dans les odeurs émanant de poissons séché au soleil ou de banane trop mûre. Le Japon apparaissait comme un univers parallèle dont les angles ne pouvaient s’arrondir. Il allait falloir user de la technique du dos rond.

Hugo expérimenta sa première persistance japonaise face à un employé des douanes, petit bonhomme tenace qui avait décidé de faire des origamis avec la mauvaise partie de notre carnet de passage. Mon homme se leva d’un bond pour expliquer la bonne marche à suivre à l’employé zélé, et ce fut une dizaine de paires d’yeux qui se jetèrent sur lui mécontents. On lui avait signalé sa faute, involontairement certes, mais on l’avait mis dans l’embarras. Il se confondit en un milliers d’excuses, répétant inlassablement  un merci inutile qui venait se cogner sur les parois minces du bureau des douanes. Ses deux collègues féminines vinrent à sa rescousse le sourire forcé, pendant que son supérieur regardait la scène d’un air désapprobateur, un œil épiant la faute, l’autre toujours rivé sur son écran d’ordinateur.nous n’aimions guère ce genre de situation, mais il allait aussi falloir les accepter. La conception pyramidale de la hiérarchie japonaise , qui semblait froide, intangible et un brin irrationnelle à nos yeux d’occidentaux, avait aussi permis ce qu’était le Japon aujourd’hui. En France on aurait tôt fait de parler de harcèlement moral et de situation anxiogène au travail. Ici, en parler n’était pas une option, mais tout un chacun savait le mal être et l’inconfort quotidien d’un bon nombre de citadins japonais. La campagne, loin de ce tumulte, n’avait jamais arrêté de vivre en ne respectant que la nature. En bons élèves, nous courbions l’échine, sincèrement désolés pour le petit bonhomme et nous tournions les savates.

Hugo fut très rapidement amusé par l’extrême politesse nipponne. Il en connaissait le mythe, et à mon grand étonnement, la pratique lui décrocha bien plus de sourires qu’elle ne déclencha de frustrations. L’échange interminable d’ « arigatou gozaimasu »  avec les japonais faisait partie de notre quotidien et la mélodie tenait plus du disque rayé d’une mauvaise pop que d’une symphonie de Bach. Mais qu’importait. Il en résulta le début de son jeu favori, le jeu du merci. Quand on nous rendait service, on nous disait merci. Quand on nous servait, on nous disait merci. Quand on nous bousculait, on nous disait maintes fois pardon, puis on ponctuait l’échange d’un merci. Il eut alors à cœur d’être le dernier à prononcer le mot salvateur, mais son entêtement se heurtait à chaque tentative à la politesse exacerbée des japonais. Il pouvait le dire mille fois, le japonais le prononcerait toujours mille et une fois. Ses seules victoires survinrent lorsque, pressant le pas, il disparaissait avant d’avoir pu entendre les dernières paroles de nos interlocuteurs, scandant fièrement l’ultime remerciement dont il ne pourrait entendre la réponse. Même en gagnant, il trichait donc. On ne pouvait défier un japonais au jeu de la politesse. Au moins donc, il s’amusait de ce trop plein de courtoisie. 

La multiplication et l’exagération des règles en tout genre le fit également sourire. Il y avait l’étiquette, qu’il eut été de bon ton de respecter, et il y avait toutes cette myriade de choses que l’on doit ou ne doit pas faire. L’occidental avait pour lui son ignorance, et prendre le chemin de la faute déclenchait plus souvent le sourire que l’exaspération en face de nous. Hugo, tâtait le terrain fermement comme à son habitude et fut d’abord un brin exaspéré. L’observation  patiente et silencieuse n’étant pas sa chose, autant mettre les sandales dans le plat. Puis il s’en amusa. Ce fut d’abord un sourire forcé, timide, sarcastique même. Les éclats de rire le gagnèrent plus d’une fois, devant tant d’ordre et de mesure. Les règles donc, dont il avait si longtemps renié l’existence dans notre propre pays qui n’en comptait finalement pas tant, en vinrent ici à l’amuser. De celles qui avaient une utilité réelle à celles qui n’étaient là que pour la décoration, il se jouait de les tourner en ridicule, et même, en de rares occasions, à les apprécier. Bien vite il saisit une vérité à deux visages: ces règles étaient lourdes certes, inutiles souvent, burlesques parfois, dénuées de raison même, mais elles participaient à un ordre qui chez nous aurait valsé à la première quille déséquilibrée. Cet ordre se retrouvait jusqu’au grain de sable d’un jardin zen, jusqu’à la fibre des tissus qui habillaient les Kamis, jusqu’à ce degré d’inclinaison dans le salut, et finalement jusque dans notre regard ordonné et prêt à entreprendre la découverte de l’archipel nippon. Cet ordre avait aussi son charme, Hugo l’avait finalement vite saisi. Il n’était plus un éléphant dans un magasin de porcelaine, mais un panda observateur dans un atelier artisanal de poterie. Je pouvais arrêter de le surveiller. Il pouvait commencer à apprécier.

Sa meilleure surprise intervint toutefois avec sa passion grandissante et retrouvée depuis les Indes orientales. Son graal. Le surf. Persuadé que planches et combinaisons allaient ici lui coûter un bras, ronchon avant même d’avoir mis un pied au pays du soleil levant, il découvrit la grande surface de produits d’occasions. Arpentant les allées à la recherche d’un guide japonais en langue anglaise, nous tombâmes nez à nez avec des dizaines de planches à vagues. Des dizaines et des dizaines. Quelques centaines même. De la planche hors de prix d’Eric Arakawa à la vulgaire mousse déjà bien cabossée. De la discrète Al Merick à celle décorée tel un bras de yakuza. De celle qui coutait le prix d’un palace à celle qui coûtait le prix d’un repas dans un fast food bon marché. Je découvris l’équivalent « shopping chaussure et sac à main » de ma moitié. Il y passa la journée. Les yeux rivés sur la mousse en polyuréthane qui lui permettrait de prendre LA mousse. Une froid polaire régnait en cet endroit trop éclairé et je passais mon temps à faire des allers-retours pour m’enquérir de son avancée. Clairement il reculait. Une nouvelle planche jaillissait de son emplacement à l’instant même où il pensait avoir fait son choix. Je proposais de choisir, d’un point de vue purement esthétique. Il trouva dans cette idée saugrenue la force de faire un choix.  La planche élue prit place aux côtés de l’Indonésienne, vieille rombière qui n’avait plus rien à prouver. Il fallait aussi une combinaison. Par chance les japonais avaient un gabarit sensiblement similaire au sien. Planche achetée, planche à tester. Nous prîmes alors la direction des eaux tumultueuses de la péninsule de Chiba. L’alignement parfait des centaines de planches éclairées d’un néon aveuglant des grandes surfaces tokyoïtes n’était en réalité qu’un pâle miroir de la passion dévorante des japonais pour le surf. Au petit matin d’un samedi grisâtre, nous vîmes débarquer une foule de pagayeurs qui ne désemplit pas jusqu’au dimanche soir. Une vague pour une centaine de surfeurs. Nous ne sommes pas en train de parler de la majestueuse Uluwatu, non, juste d’une mauvaise vague médocaine de basse saison. Elle aurait pu être meilleure, mais ce jour là, clairement, elle fut médiocre. Rien ne pouvait entacher l’abnégation japonaise à pagayer dans la mousse. Au pays d’Hokusai, on vouait un culte à la vague jusque que dans sa réalité tangible. Bientôt le Japon accueillerait la toute première compétition de surf au niveau olympique. Ça se pavoisait d’avance. Ici, on surfait à tout âge, de toutes les couleurs, en short ou long board, de 4h du matin à la nuit tombée, sans distinction de genre. Alors qu’en Indonésie, il y avait clairement le surfeur et la pin-up en bikini attendant son amant en peaufinant son bronzage intégral, ici on fut étonné de me voir me languir sur la plage. Je trouvais fascinant le microcosme que chacun recréait autour de sa voiture. Hugo, pour surfer, avait une combinaison, des chaussons et une planche - enfin deux. Les japonais eux, déployaient un véritable attirail au pied de leur voiture. Sortie de petits tabourets pliants pour installer la belle, petite bassine dans laquelle ils sautaient pour se rincer, et même, pour les plus aguerris, des douchettes confectionnés à partir de bidons transparents. Les minis cubes qui leur servaient de voiture étaient aménagés pour vivre leur passion d’un week-end. J’assistais l’air hagard au ballet frénétique de petits hommes grenouilles engoncés dans le néoprène d’un noir profond qui marquait le moindre pli de leur corps. Le bruit généré par la wax étalée sur la planche devint symptomatique d’une passion dévorante. Ici encore tout semblait réglé telle une symphonie dont le chef d’orchestre n’était autre que la vague. Plage privilégiée des tokyoïtes, notre week-end se déroula dans l’observation de ces citadins fuyant le stress de la capitale. Le temps ne fut pas avec nous et c’est bien une pataugeoire que nous quittâmes pour entamer notre traversée du grand nord. J’avais hâte de fuir les foules, je n’osais pas utiliser mes bribes de japonais de peur du ridicule et les japonais n’étaient pas du genre à briser la glace. Il y eut bien quelques japonais curieux qui pointèrent le bout de leur nez, mais nous venions de passer deux jours dans l’anonymat le plus total. Nous n’étions plus habitués.

Au bout d’une semaine, mon appréhension s’était progressivement muée en cruelle déception. Après la longue traversée de l’Asie du sud-est où les sourires et l’hospitalité étaient devenus routines, la froideur japonaise me glaça les veines. Je ne voulais pas ternir l’image idyllique que j’avais de l’archipel et de ses habitants. Et ce faisant, j’attirais à moi cette situation. Ou comment vivre dans le passé peut vous empêcher de prendre le train de l’instant présent...

Après avoir quitté les foules, je fus plus encline à la détente. Je retrouvais un peu du Japon d’antan et j’acceptais d’entrapercevoir cette bienveillance qui m’avait tant touchée. Au petit matin, après avoir essuyé une énième nuit pluvieuse et froide, un octogénaire vaillant, comme le Japon en compte tant, vint me voir en s’adressant à moi en japonais. Je n’eus d’autre choix que d’employer  les bribes de syllabaires terrés quelque part aux confins de ma mémoire. Les mots revinrent doucement, et il tenta de m’expliquer beaucoup trop de choses que je ne compris pas. Je saisis en substance ce qu’il désirait: que j’étudie le japonais sérieusement pour sortir de ma bulle de gaijin en communiquant avec lui et tant d’autres. Il s’en alla grimper la colline avoisinante, armé de son bâton de bois, traînant sur son dos de quoi nourrir un régiment. N’ayant trouvé de régiment au sommet, il s’en retourna en nous léguant ses trésors. Après nous avoir rappelé de faire attention à nous, il s’éloigna en prononçant un ultime merci. Il était pourtant celui que je devais remercier. Je lui fis une courbette d’usage, non pas tant pour l’étiquette que pour dissimuler maladroitement les larmes qui perlaient sur mes joues. Il venait d’enclencher mon présent dans ce pays du passé et des souvenirs. 

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