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La tête dans les nuages

August 28, 2019

Fuyant les foules tokyoïtes, nous nous dirigions lentement vers le nord. Lentement était fort  approprié. Les autoroutes étant exorbitantes au Japon, nous décidions de privilégier les voies plus restreintes. Les limitations de vitesse rappelaient celles communément usitées par les bicyclettes. Les panneaux ronds cernés de rouge affichaient un petit 40, et lorsque nous étions chanceux, le 4 sur la chaussée se muait en un beau 5 tout rond. Hugo avait une fois de plus un brin exagéré dans les eaux de Chiba, le pauvre bougre ne pouvait désormais bouger ni poignets ni épaule. Je pris donc le volant pendant quelques jours, ce qui ne fit que ralentir un peu plus la cadence. Pour la première fois du voyage je conduisais presque aussi vite que les locaux, profitant d’une moyenne à 60km/h et de pointes à 80 -les limitations de vitesse étant bien la seule chose que les japonais ne respectaient pas. Il n’était pas rare de trouver un réfractaire un brin âgé, crispé sur son volant, le nez collé à un pare-brise trop grand voguant à une vitesse de croisière n’atteignant pas la quarantaine. Ces petits vieux me touchaient: en France où ailleurs, à travers tous les pays traversés, j’avais au moins une fois été le petit vieux de quelqu’un. Ici, je me sentais pousser des ailes de Ferrari et je me muais en vraie pilote de formule 1 dans son cube d’aluminium. Je n’éprouvais pas le moindre stress face à la pression des automobilistes me collant au cul, pour la simple et bonne raison qu’on ne me collait pas au cul. Parfois même, je tentais des dépassements. Ceux qui me connaissent seront étonnés de tant d’audace. Bref, j’adorais conduire au pays du temps ralenti. Hugo scrutait le compteur d’un air inquiet. La lenteur pour lui n’avait rien de bon, et sa patience était mise à rude épreuve. C’est sans rancunes que je l’écoutais me dicter à quel moment je devais changer de vitesse ou pousser le champignon. D’ordinaire, je le tiraillais sur sa vitesse excessive ou ses freinages d’urgence. Le Japon nous mettait d’accord. Il était le pilote, j’étais la petite vieille, et ici tout le monde avait sa place. 

Les routes de montagne serpentaient entre pins et cèdres majestueux, découvrant des vallées encaissées verdoyantes à chaque franchissement de col. Nous choisissions l’intérieur des terres non pas pour la fraîcheur - nous avions déjà froid - mais pour éviter le côté est sur sa partie sclérosée. La route 6 longeant la côte était demeurée close depuis le tsunami ravageur de 2011 et sa centrale nucléaire tristement célèbre. Le beau temps n’était toujours pas de la partie, mais les paysages résultants de la colère des cieux étaient empreints de mysticisme. Les montagnes ne dévoilaient que leur base, mourant dans un ciel lourd et nuageux. Un univers calfeutré, comme un immense champ de coton flottant au dessus de nos têtes, un mobile se mouvant lentement au rythme d’une berceuse zen. Le Japon avait cet attrait de la contemplation, figeant l’instant dans une fraîcheur agréable.

Et pour combattre le froid justement, l’archipel avait ses secrets. Les bains chauds japonais, appelés ici onsen se terraient dans des endroits totalement insolites. Dans certains villages thermaux, on en comptait plus d’une centaine. J’en gardais un souvenir ému, Hugo voulait en voir la couleur et la chaleur. Il était dubitatif quand à la nudité dont il fallait faire usage pour tremper ses orteils n’ayant pu constater jusqu’alors qu’une extrême pudeur des nippons. Le premier que nous trouvions avait ce charme de la miniature dont les japonais raffolaient. Sis non loin d’une rivière, il se composait modestement d’un petit bassin de pierre que les eaux brûlantes des sous-sols alentour venaient gorger. Les branches des Momiji plongeant sur les vapeurs de l’eau laissaient planer des rêves d’automnes cuivrés et envoûtants. Je n’avais pas eu l’occasion jusque là d’expérimenter des onsens d’extérieur. Malheureusement pour moi, j’allais cette fois sauter mon tour. Cette petite merveille laissait tout juste la place à quatre ou cinq paires de fesses. Hugo serait la cinquième. Dans ce petit bassin, des hommes. Uniquement des hommes. Les onsen révélaient à eux seuls l’ampleur des paradoxes japonais. Dans une société où la pudeur avait atteint des sommets, apercevoir les couples se sourire avait quelque chose de touchant, les observer se toucher maladroitement le bout des doigts quelque chose de presque voyeur, mais saisir un baiser furtif au vol tenait du domaine de l’impossible. Cette pudeur pourtant s’arrêtait au pied du bassin. C’est bien dans le plus simple appareil que chacun plongeait son corps endolori, hommes et femmes mêlés. Point de voyeurisme ici. La propreté et le bien être gommait le malaise à la pierre ponce. Je demandais d’un japonais hésitant s’il m’était permis de rentrer. La question se posait puisque pas un seul mamelon ne pointait à l’horizon. Bien sûr me répondit-on d’un air presque offusqué. Mais je n’osais point. J’attendais désespérée derrière les rideaux de coton indigo que la joyeuse troupe de costards-cravates dénudés se décide à fuir. Seule ma voix chevrotante parvenait jusqu’au bassin, vestige lointain de mon corps qui ne pouvait se décider à se montrer à tous ces hommes dans son plus simple appareil. Tous mes espoirs s’étinrent  lorsque Hugo demanda combien de temps on passait en moyenne dans un onsen. Une heure. Des fois plus. J’enfilais mon polo, nouait une serviette autour de la taille et entreprit de rallier le bassin. Je ne trempais que mes orteils, le regard fixé sur Hugo de peur que mes yeux ne se posent sur quelques sexes étrangers. L’eau brûlante me monta à la tête pendant que mes mollets prenaient une teinte cramoisie. Hugo quant à lui tentait vainement de tremper l’intégralité de son corps dans le petit bassin. L’eau était chaude. Très chaude. Trop chaude. Plus que nos corps tannés d’occidentaux ayant trop pris le soleil ne pouvaient supporter. Je le regardais d’un air amusé. La nudité ne l’importunait point, ce serait donc à lui de relever le niveau. Je l’observais lever fréquemment son postérieur de la pierre lisse, tentant de grappiller là quelques fraîcheurs pluviales. Il ressemblait à un petit animal pas bien farouche qui avait le feu aux fesses pendant que ses acolytes semblaient marcher sur des braises comme des fakirs expérimentés.  Même lui qui depuis l’enfance avait développé une passion pour les douches trop brûlantes et  interminables s’avoua vaincu au bout d’un petit quart d’heure. Son épaule malade le remercia toutefois, même s’il n’avait fait qu’une vaine tentative de trempouillage du haut de son corps. Son corps justement était désormais un magnifique bi-goût, alternant zones bronzées aux teintes caramel et zones brûlées aux teintes des Toris japonais. Je sortais déçue et jalouse. Il avait eu sa douche, mon odeur corporelle laissait entendre à qui prenait le risque de s’approcher que ma dernière datait un peu. La pluie et l’humidité nous collaient à la peau, se transformant en son contact en une carapace collante et aigre. Nous étions certainement les corps les plus poisseux et odorants à des kilomètres à la ronde. Nous trouvâmes non loin de là un parking pour la nuit. Nous avions fait le deuil des bivouacs de l’ère Instagram, mais nous avions clairement fait un bond sidéral en ce qui concernait le confort. Sur notre parking avec vue sur la rivière donc, baigné pas une armée de Momijis protecteurs, des toilettes chauffantes et blablatantes et un bain de pied chaud. Je me vengeais de n’avoir pu utiliser le grand frère en y passant la soirée. Au moins j’aurais les pieds propres.

Le lendemain, enfin, le soleil pointa le bout de ses rayons. Ironie dans un pays qui arborait fièrement l’astre rougeoyant sur son drapeau national, la saison des pluies que nous prenions de plein fouet nous l’avait jusqu’alors tout bonnement effacé. Il ne fallait pas crier victoire trop vite toutefois. Sur les petits écrans de nos smartphones, le nuage grisonnant crachant ses quelques gouttes de pluie bien bleues laissait présager des lendemains moroses. Nous étions moites des pieds à la tête, jusque dans nos draps qui ne voyaient guère l’intérêt de sécher quand notre toit lui-même faisait fi de l’étanchéité. Ce soleil donc, nous l’accueillions bien volontiers. Serpentant toujours et encore sur les routes sinueuses humant bon la pinède, nous ne désespérions pas de dormir loin du macadam pour profiter de ce répit des cieux. C’est ainsi que nous trouvâmes le lac Inawashiro. Arrivés sur les lieux, notre voisin planqué dans sa petite voiture blanche -chose étrange, les japonais rivalisaient de petitesse dans leur moyen de locomotion quand leur Toyota Hilux disproportionnés avaient peuplé nos routes asiatiques jusqu’alors- nous sauta littéralement dessus. Son anglais parfait m’intrigua et nous n’étions pas habitués à tant d’audace. Seiji San était un petit bonhomme tout sourire, des lunettes perchées sur la fin de son arcade nasale, et chose rare, une boucle d'oreille accrochée sur le lobe. Il avait ce profil un brin voûté, que j’assimilais à une vie passée courbant l’échine juste ce qu’il faut pour pour ne pas importuner. Expatrié au Canada depuis une trentaine d’années, c’est dix ans plus tôt qu’il avait décidé de prendre la route de l’ouest, et ne l’avais finalement jamais quitté, la route. Avec quelques misérables yens au fond de ses poches, il avait pris la mer pour rallier l’infinie Sibérie, s’était arrêté ça et là pour remplir la besace de nouveau écus salvateurs, pour finalement atterrir, bien des années plus tard au pays du froid et des grizzlis. Dans notre monde contemporain, où le voyage est devenu d’une banalité navrante, rien d’étonnant de rencontrer ces vadrouilleurs collectionneurs de pays plus ou moins exotiques. Mais quitter le Japon il y a 40 ans, sans connaître un mot d’anglais,  n’ayant en poche pas même quelques dollars, revêtait tout le sens du mot aventure. Encore aujourd’hui, les japonais n’étaient pas de grands voyageurs solitaires. Lui avait tout bonnement traversé tout le continent eurasiatique, s’arrêtent travailler au Kazakhstan ou en Europe de l’Est quand les finances le requéraient pour finir sa course sauvage de l’autre côté du Pacifique. Désormais, il profitait de sa retraite pour élire domicile plusieurs mois de l’année partout où il avait été chez lui. Ses montagnes du Japon, qui dit-il lui manquaient le reste de l’année. Les contreforts de l’Himalaya au Népal qui selon lui avaient conservé leur authenticité d’antan. L’Argentine et son espagnol si chantant qu’il prononçait avec une pointe délicieuse d’accent nippon. Et sa terre  d’accueil donc, le Canada, et ses immensités naturelles dont il ne ferait jamais le tour. On vint nous voir à plusieurs reprises, intrigués par un Pépère qui n’avait que peu -voir pas- d’alliés au pays du Toyota. Mais lui, nous furent les seuls à lui parler. Cette distance et cette froideur dans les relations semblaient encore plus vivaces entre les japonais eux-mêmes. On l’écouta nous narrer ses récits d’aventuriers, l’invitant au café au petit matin, qu’il déclina d’abord plusieurs fois. Il était désormais canadien mais avait conservé cette humilité japonaise et cette sensation désagréable de déranger à chaque instant. Un tout petit bout d’homme qui avait tant vu et tant vécu, et qui pourtant écarquillait les yeux d’admiration devant notre chemin un tantinet ridicule face à celui qui nous l’avait posé là. Pendant que nous conversions, le lac clapotait gentiment, et nous buvions ses paroles au rythme languissant des vaguelettes s’échouant non loin. Cette gigantesque étendue d’eau illustrait à la perfection ce « monde flottant » tant affectionné par les Nippons. De son nom vernaculaire Tenkyoko, signifiant « miroir du paradis », ses eaux calmes et pures reflétaient à l’identique les formes disparates des nuages lourds et cotonneux. La ligne d’horizon s’évanouissait entre éléments vaporeux et aqueux, comme un vestige de ce qui ailleurs séparait ciel et terre. Je n’avais de cesse de répéter à un Hugo blasé de regarder ce phénomène naturel incroyable. C’était magnifique, certes, mais soyons honnête, je m’étais débarrassé de mon objectivité aux portes rougeoyantes du Soleil levant. Elle gisait là comme un vulgaire tas de linge sale et trop élimé qui désormais n’avait plus sa place avec nous. Après l’angoisse de la déception, je nageais désormais dans l’euphorie de la passion. Je me muais en une créature qui n’avait fi des paradoxes. Trop ou trop peu, très peu pour moi. Le Japon agissait sur moi comme un aimant impalpable. J’avais gommé mes souvenirs trop plein d’émotions pour les remplacer par l’émotion qui deviendrait souvenir. Je l’aimais ce pays, plus qu’aucun autre jusqu’alors. Mes jugements en étaient altérés, mais qu’importe. Hugo serait la balance, ma béquille pragmatique. Il avait cette incroyable faculté à s’émerveiller de tout, mais jamais trop longtemps. Il finissait toujours par trouver ce grain de sable qui ramenait les choses à une vérité moins manichéenne. Il était la touche de couleur saturée dans mon monde noir et blanc. Il me faisait penser à Bouvier mon homme. Un Bouvier qui avait débarqué là pour la première fois en 54, sans saisir la morale qu’il fallait tirer des mythes japonais de sa jeunesse. Sans vouloir la comprendre avant d’y avoir mis les pieds surtout. « Aux innocents, les mains pleines », écrivit-il en débarquant, alors qu’on lui rabrouait les oreilles des difficultés auxquelles il allait devoir faire face. Hugo n’avait d’apriori sur rien, alors tout était plus simple. Il laissait les choses venir à lui et s’agencer sous ses yeux en une magnifique architecture polie par le pays le plus esthétisant qui soit. Mais il pouvait aussi regarder ces choses se casser la gueule sans en tirer de suite des considérations trop hâtives. Une béquille sacrément utile donc dans ce monde si longtemps incompris par nos cervelles essorés d’occidentaux supérieurs.

Nous quittions notre nippo-canadien pour nous diriger vers Matsushima, considérée par les japonais comme une des trois plus belles vues du pays. Relativiser allait devenir une nécessité. Après avoir évité la centrale nucléaire nauséabonde de Fukushima Daiichi, nous nous retrouvions propulsés sur la côte ravagée par le tsunami. Elle avait du être une des plus belles du pays, et la myriade d’îlots surplombés de pins défiant la gravité avait encore un doux charme un peu désuet. Mais la nature avait fait taire l’homme avec une cruauté que seule elle pouvait se permettre. Les vagues qui avaient déferlé sur la côte le 11 mars 2011 n’avaient eu cure des habitats traditionnels, des tableaux noirs d’écoliers ou des plantations prospères. Par endroit elles avaient atteint près de 15 mètres de haut, et avaient rayé de la carte en quelques secondes des villes et villages tous entiers. 8 ans après, leur souvenir restait gravé dans les mémoires et dans la pellicule d’un noir cruel et indélébile. Ceux qu’on rencontrait nous en parlait, mais surtout ceux qu’on rencontrait nous tendait quantités de brochures touristiques nous incitant à aller cheminer ça et là.  Les touristes boudaient clairement la zone et nous étions pour eux 110 kilos d’espoir. À Kamaishi, on nous demanda si l’on venait pour la coupe du monde de rugby. Elle commencerait en octobre, soit 3 mois plus tard. Inconcevable donc pour ces japonais si bienveillants que l’on puisse errer là pour voir. Et soyons honnête -vous noterez le fugace retour de mon objectivité mise à mal- il n’y avait plus grand chose à voir. De la route longeant la côte, la digue de béton continue était la seule chose à admirer. Elle s’élevait bien au dessus des hommes, le majeur pointé jusque sur les nuages. Lorsque nous empruntions les petits escaliers menant à son sommet, c’était une horde de tripodes ventrus qui nous narguaient depuis leurs positions. Le béton avait effacé jusqu’au moindre grain de sable. Les japonais avaient façonné un paysage ultra moderne pour résister à celle qui leur donnait tant mais qui leur avait tout repris. Sur les collines avoisinantes, on pouvait encore apercevoir les enfilades de préfabriqués d’un blanc immaculé abriter ceux qui avaient perdu leur toit. Huit ans après donc, le temporaire persistait. Chacun avait appris à vivre de peu et dans peu alors que jadis ils contemplaient la magnificence des eaux chaque jour depuis leur balcon de bois. Nous n’étions que de vulgaires voyageurs avides de dame nature, et nous étions déçus. Ces digues auraient-elles un réel impact? Avant le tsunami de 2011, dans la petite ville de Taro, des représentants des autorités indonésiennes avaient été invités à admirer la digue de plus de 11 mètres de haut construite là pour résister aux plus grosses colères des eaux, après qu’ils aient été plus de 100000 à perdre la vie en 2004 à Sumatra et Java. Mais même cette prouesse architecturale avait rendu les armes il y a de ça 8 ans, dépassée largement par la force des eaux tourbillonnantes. Nous étions sceptiques, mais surtout décontenancés. Tant d’acharnement pour bloquer les eaux paraissait irréel et surtout défigurait la côte à un point à peine croyable. Mais nous n’étions pas japonais. Nous n’étions pas capables d’éprouver la fatalité comme eux avait coutume de le faire. Nous ne serions pas capable de nous lever à nouveau, fiers et déterminés, après qu’une vague nous eut pris tous nos biens, après qu’un tremblement de terre eut détruit notre maison tel un vulgaire château de cartes, que nos aimés soient emportés par les eaux ou accablés par les cieux ou qu’une bombe ait rasé et contaminé toute notre ville. Non. Définitivement cette résilience nous n’en étions pas capables. Accepter les caprices des Kamis compris dans chaque chose, les adorer au mieux pour sait-on jamais affaiblir un tantinet leur rage, ainsi allait la vie des japonais, habitant de ces îles sises sur la ceinture de feu du Pacifique. Jamais nous ne pourrions saisir ne serait-ce qu’une infime partie de cette résilience et de ce pardon si évident qui en résultait.  Nous parlions bien de ce peuple, qui au lendemain du massacre de Hiroshima, avait rangé ses armes au son des désormais tristement célèbres paroles de son empereur Hirohito. « Nous avons décidé, en accord avec les décrets du sort et du temps présent, de paver la route vers une grande paix pour les générations à venir en endurant l’intolérable et en supportant l’insupportable ». Cette fois, ce n’était pas l’homme mais la nature qui leur avait enjoint de supporter l’insupportable. Ils tentaient de retenir la colère de la mer par du béton, mais ils savaient en leur for intérieur que rien ne la retiendrait. Un fatalisme dans sa définition positive les poussait constamment à aller de l’avant. Derrière ces hauts murs, ils avaient reconstruit. À Kamaishi, nation du ballon ovale, à la place même de l’ancienne école ravagée, il avaient bâti un stade qui inviterait bientôt des rencontres de la coupe du monde de rugby (je vous invite ici à lire ou relire un article écrit par Léo et Julia, deux jeunes journalistes qui y ont séjourné il y a quelques mois et que nous avons rencontrés à Tokyo: http://www.slate.fr/story/180492/kamaishi-la-ville-japonaise-sauvee-par-le-rugby ). Ailleurs, nombre de parcs commémoratifs verdoyants et florissants narguaient les eaux. La nature reprenait sa place après s’être elle-même auto suicidée. Cette communion et cette acceptation de l’homme face à son environnement avait quelque chose d’insaisissable pour nous qui n’avions jamais eu à expérimenter ses colères. Nous nous contentions de regarder la mer au travers de ces quelques bouts de verre qui déchiraient la digue par quelques lumières en se rassurant, comme des éclairs d’espoirs au milieu d’un ciel obscurci: elle était toujours bien présente la mer, là, juste derrière.

Arrivés un peu plus au nord, nous la retrouvions plus belle et plus fraîche, loin du béton et des tripodes. Mais on comprit aussi sa force, indomptable et éternelle. Nous garions Pépère le temps d’une nuit près d’elle, sur une petite péninsule qui nous offrit sa vue au sud et au nord. Nous étions fiers d’avoir déniché un paradis naturel et sauvegardé des mains de l’homme. Comme un énième rappel de qui serait le plus fort, le ciel décida de s’assombrir en un instant, peuplé de nuages lourds et noirs comme le plomb. Notre beau bivouac prit des allures de piscine olympique en un rien de temps, nos vêtements se gorgeant d’eau et s’alourdissant jusqu’à limiter le plus simple de nos mouvements. Pressés de nous abriter, las d’essuyer des trombes d’eaux du soir au matin, nous laissâmes le auvent déplié pour la nuit. Grave erreur. Et c’est ici que les versions divergent. Au petit matin, une des barres de notre refuge avait des allures de danseuse de flamenco, son pied s’en étant allé trouver les cieux dans un mouvement de panique. Je mis cet événement sur le compte du vent. Le Kami Kaze, non content de nous trouver là, avait marqué durablement son territoire dans le métal en le tordant comme une vulgaire paille de riz. Hugo trouva une explication bien plus mystique. Ayant entendu un bruit suspect cette nuit-là, il décida qu’un animal non identifié s’était mis en quête du sommet de notre toit relevé. N’ayant trouvé une stabilité suffisante sur le pic saillant, il entreprit de sauter de là sur la toile tendue par les eaux qui lui faisait les yeux doux. La vérité nous ne la connaîtrions jamais. On retiendra juste qu’un vent coquin aux allures de dahu déséquilibré avait décidé que nous n’étions pas à notre place.

Nous étions plus décidés que jamais à entreprendre la route vers le grand nord. Hokkaido était connu pour son absence de saison des pluies et nous étions en quête de sécheresse. Avant de prendre la bateau, nous aperçûmes nos premières neiges. Il ne faisait aucun doute que nous étions sur le bon chemin. Là, de l’autre côté de la mer agitée et destructrice nous attendait l'ancien pays des Aïnous. 

 

 

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